Dans ma première leçon sur l’excellent livre de Fabrice Erre, je vous parlais de l’histoire d’Esaü le Roux qui demeure pour certains encore – eh oui, la bêtise est tenace ! – l’un des textes
fondateurs de la discrimination des roux. L’on pourrait en rire si ce type d’absurdité philologique n’avait pas déjà connu de réelles conséquences. Comme le rappelle très justement, dans son
chapitre La Bible comme outil d’oppression, le débonnaire prêtre lazariste irlandais Michael Prior, grand exégète des textes bibliques dispensant à l’Université de Surrey : « En
plus du fait que leur contenu est problématique du point de vue moral, certains récits bibliques ont contribué aux souffrances de nombreuses populations locales. Les traditions du Deutéronome
ont fourni une autorité intellectuelle et morale à la dévastation par les royaumes ibériques de l’Amérique latine à la fin du moyen-âge, à l’exploitation des non-Blancs par les Afrikaners en
Afrique du Sud jusqu’à la fin du 20e siècle et le phénomène se poursuit encore aujourd’hui à rencontre des Arabes de Palestine sous l’expansionnisme sioniste. L’influence de ces
récits n’est pas seulement intellectuelle en infusant des tendances impérialistes chez les lecteurs, mais force est de constater que, dans la pratique, elle a
servi de moteur à quasi toutes les formes de colonialisme européen puisqu’elle ont semblé fournir une légitimité divine aux colonisateurs soucieux d’établir les "avant-postes des progrès au cœur
de l’obscurantisme" selon l’expression de Joseph Conrad ». (Ceci est tiré du très rigolo Bible et colonialisme, critique d’une instrumentation du texte
sacré, de M. Prior).
De la même façon, j’aimerais vous parler aujourd’hui de la discrimination des Noirs, et de la Genèse encore une fois. Il
s’agit très exactement d’un passage célèbre issus des versets 20 à 27 du neuvième chapitre de la Genèse et qui fut interprété de telle façon par l’Eglise que celle-ci en profita pour dispenser
allègrement la justification de l’inégalité des races. Lisons avant tout le passage qui nous occupe :
Noé, le cultivateur, commença de planter la vigne. Ayant bu du vin, il fut enivré et se dénuda à l’intérieur de sa tente. Cham, père de
Canaan, vit la nudité de son père et avertit ses deux frères au-dehors. Mais Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent tous deux sur leur épaule et, marchant à reculons,
couvrirent la nudité de leur père ; leurs visages étaient tournés en arrière et ils ne virent pas la nudité de leur père. Lorsque Noé se réveilla de son ivresse, il apprit ce qui lui avait fait
son fils le plus jeune. Et il dit : Maudit soit Canaan ! Qu’il soit pour ses frères le dernier des esclaves ! Il dit aussi : Béni soit Yahvé, le Dieu de Sem, et que Canaan soit son esclave !
Que Dieu mette Japhet au large, qu’il habite dans les tentes de Sem, et que Canaan soit son esclave !
Toutefois, pour la leçon qui nous occupe, il sera bon de connaître la traduction Chouraqui, plus proche de la tradition
juive et qui demeure, comment dire, moins puritaine :
Commence Noah, l’homme de la glèbe, il plante une vigne, boit du vin, s’enivre et se découvre au milieu de sa tente. Hâm,
le père de Kena’ân, voit le sexe de son père. Il le rapporte à ses deux frères, dehors.
Shém prend avec Ièphèt la tunique: ils la placent sur l’épaule, les deux. Ils vont en arrière et recouvrent le sexe de leur père. Leurs faces en arrière, le sexe de leur père, ils ne le voient
pas. Noah se ranime de son vin. Il pénètre ce que lui a fait son fils, le petit. Il dit: « Kena’ân est honni. Il sera pour ses frères un serviteur de serviteurs. » Il dit: « IHVH-Adonaï,
l’Elohîm de Shém, est béni ! Kena’ân sera leur serviteur. Elohîms épanouira Ièphèt, il demeurera aux tentes de Shém. Kena’ân sera leur serviteur. » Noah vit après le déluge trois cent cinquante
ans. Et ce sont tous les jours de Noah, neuf cent cinquante ans. Et il meurt.
Bien entendu, s’il l’on veut comprendre les subtilités du texte, il faut savoir ce que nous disent les noms de ces trois
fils. Car si la tradition veut que nous ayons tous Noé, survivant du déluge et unique descendant d’Adam, comme seul ancêtre commun, ses trois fils, Sem, Cham et Yaphet, proposent déjà quelques
distinguos : avec eux, l’humanité se sépare en trois groupes, les Sémites, les Chamites et les Japhétites. Tout cela est expliqué après, dans le fastidieux chapitre 10 de la Genèse qui
suit le passage que nous venons de voir et que l’on appelle aussi Table des peuples. Il s’agit d’un chapitre qui peut se résumer en un interminable tableau généalogique qui note les
relations de famille et les parentés de peuples. Mais tout n’est pas dit dans la Bible, mes chéris. Ce qui est intéressant avec la Bible, c’est qu’elle est accompagnée d’une pléthore d’ouvrages
explicatifs, juifs ou chrétiens, dans lesquels les théologiens de tous temps ont toujours eu beaucoup d’imagination dans le commentaire. Canaan le maudit, fils unique de Cham, deviendra par ce
subtil glissement, la souche de toute la population noire... Ainsi, sur la base des trois enfants de Noé, la tradition rabbinique, reprise par les exégètes chrétiens, s’est risquée à une
géographie post-diluvienne de l’éparpillement de l’humanité sur terre qui a fait son œuvre jusqu’à nos jours encore : aux Sémites (les Araméens, les Assyriens, les Elamites, les Hébreux, les
Phéniciens, bref, les Juifs et les Arabes, pour être approximatif mais synthétique), les rives orientales et méridionales de la Méditerranée ; aux Japhétites (les Grecs, les Romains, les
Wasp américains, toutes les races aryennes et indo-européennes, ou indo-germaniques, c’est selon), les rives septentrionales et occidentales de la Méditerranée ; et aux Chamites (les
Noirs, plus simplement, à qui l’on rajoutera aussi les Chamites dits « orientaux »,
qui regroupent les Égyptiens et les Berbères), les terres inconnues de l’Afrique, aussi loin qu’elles s’étendent.
Mais on ne vous dit pas tout, mes enfants, parce que si l’on commençait à farfouiller dans les grands commentaires de la tradition rabbinique, on en apprendrait encore, des choses douloureuses
sur ce pauvre Cham ! Par exemple, l’immoralité et la perversité soi-disant naturelles de Cham – après tout, ce jeune homme se gaussa à la vue des parties de son propre père ! – furent
des choses analysées et expliquées : le commentaire de Rabbi Hiyya ben Abba s’intéressa de près à ce mauvais fils dans le Talmud de Jérusalem, Taanith 1.64d (Yerushalmi Krotoschin 1865) :
« Ils ont eu le privilège d’être sauvés. On nous a enseigné que Cham, le chien et le corbeau ont mal agi. Cham est devenu noir, le chien est devenu singulier dans sa manière de copuler
et le corbeau est différent des autres créatures ». Rabbi Hiyya ben Abba, dans Berakhot R. 36,7, dit quant à lui : « Cham et le chien ont copulé dans l’arche, c’est pourquoi
Cham est devenu noir, et le chien expose publiquement sa copulation ». Ou encore dans Sanhédrin 108b (Babylonian Talmud édition Isidore Epstein) : « Nos Rabbins nous ont
enseigné : trois ont copulé dans l’arche et tous trois furent punis, le chien, le corbeau et Cham. Le chien fut condamné à rester attaché, le corbeau à expectorer et Cham fut frappé dans sa
peau »…
Ceci étant exposé, le Talmud de Babylone (les deux Talmud, celui de Jérusalem comme le babylonien, furent rédigé dans le courant du Ve siècle, mes chéris) pose la question de
ce que Cham a réellement pu faire à son père pour provoquer la malédiction de celui-ci sur Canaan. Car, ne rions pas, on ne maudit pas un fils et sa descendance parce qu’il a simplement osé
rire à la vue d’un sexe. Dans Sanhedrin 70a du Talmud de Babylone il est avancé que Cham aurait castré son père, tandis qu’une autre voix laisse entendre que Cham l’aurait sodomisé... Il va
sans dire que la sodomie est un agissement que le code moral de la Torah n’apprécie guère et qu’il le juge comme un acte criminel méritant la peine capitale… De même pour la castration (le
Talmud propose les deux hypothèses, la sodomie et la castration, mais soumet néanmoins l’idée que les deux actes auraient été toutes deux l’œuvre de Cham, ce qui met plus facilement tout le
monde d’accord).
Voici comment Canaan sera maudit : il deviendra l’esclave de ses frères Sem et Japhet, mais aussi l’esclave des esclaves de ses frères ! Je vous épargne ce que la tradition va
imaginer au fil des siècles pour accabler plus encore ce malheureux Cham, le récit exégétique semble de ce point de vue une source inaltérable. Rabbi Huna, en faisant parler Rabbi Joseph, par
exemple, enfonça plus encore Cham en disant : « Ta descendance sera laide et noire ». Dans le Zohar on peut lire dans Noah [73b] (Zohar I, éd. Verdier
1981) : « En se dénudant, Noé donna lieu à la domination de Canaan ; et comme il était un juste de part le secret de l’alliance, Cham le castra. En effet, nous avons appris
qu’il avait rejeté l’alliance [c’est à dire la circoncision, mes chouchous] ». Et voici comment la malédiction de Cham servit à la justification de l’esclavage des noirs jusqu’à la
ségrégation raciale menée par la politique des Afrikaners. Tout cela est complexe et peu drôle, j’en conviens parfaitement avec vous, c’est pourquoi je vous invite avec force à lire le joyeux
et amusant Roux de Fabrice Erre.
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