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Religion/Morale

Vendredi 6 février 2009

Mais qu’est-ce que cette histoire de Sankta Lucia ?! enfin cette Sainte Lucie, là ! entends-je d’ici ? Calmons-nous, les enfants, une chose à la fois.

Sainte Lucie fut tout simplement une sainte fêtée par les Suédois – Oui, je sais, les Suédois étaient protestants, et les protestants rejètent le culte en l’honneur des saints, mais l’Histoire n’en est pas à son premier paradoxe, n’est-ce pas ? Ils en rejètent le culte, mais pourquoi cela ne les empêcheraient-ils pas d’en commémorer quelques-uns, hein ? Les luthériens voyaient seulement les saints comme des modèles de foi, et non pas comme des intercesseurs. Bien sûr, si une sainte souhaite absolument apporter quelques petits cadeaux aux enfants, on peut toujours s’arranger et lui faire une petite place dans la chaumière, mhm ? Allez ! cesse de faire le malin Pierre-Henry, et écoute sans interrompre, s’il te plaît !

Oui, Pierre-Henry, je sais très bien que le luthéranisme fut introduit par Hans Tausen, un ancien moine qui avait été étudiant de Luther à Wittenberg, qu’est-ce que tu crois ?!! 

Bien ! Tu as fini ton petit cirque, je peux continuer ? Où en étais-je ? Ah ! C’est malin ! J’ai perdu le fil de ma leçon, à présent !

Ah oui ! voilà ! Sainte Lucie… Sainte Lucie, que les Alsaciens adoptèrent lorsque les Suédois envahirent l’Alsace en 1632. Pourquoi l’adoptèrent-ils ? Eh bien, ma foi, heuuu…. Mais  parce que les Alsaciens étaient eux aussi protestants, pardi ! Tout cela reste furieusement logique ! Que veux-tu me faire dire d’autre, Pierre-Henry ? Mmh ?

Bien. Comme nous le rappelle Pierre-Henry, nous ne devons pas oublier que dès la première moitié du XVIe siècle, la plupart des protestants d’Alsace s’étaient eux aussi orientés vers le luthéranisme. Calvin a passé lui-même trois années à Strasbourg, de 1538 à 1541, devenant ainsi le premier pasteur de la paroisse réformée de Strasbourg !

Bref.

Toujours est-il que ce furent ces invasions suédoises qui donnèrent naissance à des dictons mettant en garde les méchants enfants afin qu’ils ne se fassent emporter par les cruels Suédois. M. Bernard Vogler, dans son Almanach de l’Alsace nous en rappelle par exemple celui-ci : « Protèges-nous du Turc et du Suédois, mon Dieu ». 

Ah ! le charme suranné des almanachs d’antan !
Par Mr Vandermeulen
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Mardi 20 janvier 2009

Quant à Hans Trapp, le nom de cet épouvantail doit son origine à un personnage historique. Il s’agit très probablement du seigneur Hans von Trotha, un chevalier qui vécut au XVe siècle et qui occupait un château près de Wissembourg, dans l’actuel Land de Rhénanie-Palatinat, au château de Berwartstein. Ce Hans von Trotha avait aux yeux des Wissembourgeois une réputation exécrable, car la ville lui disputait la propriété du château : l’abbaye de Wissembourg avait en effet acquis la forteresse, mais suite à divers conflits l’avait perdu, tout en en restant le propriétaire légal. En 1480 L’électeur palatin Philippe Le Franc, prêta Berwartstein au chevalier thuringien Hans von Trotta et le lui vendit cinq ans après, malgré les protestations de Wissembourg. Von Trotta était entre-temps devenu maréchal du Palatinat. Von Trotha fit du château une véritable forteresse adaptée à l’artillerie, entendant bien le garder. Malgré tous leurs efforts, les abbés de Wissembourg n’arrivèrent pas à récupérer Berwartstein. La position de Hans von Trotha dans l’échiquier politique de ces années là fut tellement protégée, que même un anathème du pape et les tentatives de conciliation de l’empereur Maximilien restèrent sans succès. Il fallut attendre la mort du maréchal en 1503 pour obliger ses successeurs de rendre aux abbés quelques villages, domaines et droits, mais le château de Berwartstein resta la propriété des von Trotha.

On raconte qu’il aurait assiégé la ville de Wissembourg et construit un barrage sur la Lauter afin de priver d’eau la ville, le monastère et ses habitants. Puis, après plusieurs semaines, le barrage étant rempli, il aurait lâché l’eau pour inonder la cité… Pendant de longues années il aurait fait régner la terreur dans la région…


Ce fut ainsi que la figure historique de Hans von Trotha devint le Hans Trapp qui la veille de Noël emporte les méchants enfants dans son sac. Jadis, il venait dans les maisons et faisait réciter une poésie ou une prière, et si les enfants ne le savaient pas, il les fouettait…

Il est amusant de se rappeler que mon petit neveu David brosse dans le deuxième tome de sa biographie consacrée à Fritz Haber, un autre von Trotha issu de la même lignée, prénommé Lothar celui-là, mais tout aussi terrifiant, général des forces coloniales allemandes en Afrique de 1896 à 1908 sous Guillaume II. Celui-là même qui fut responsable du premier génocide du XXe siècle, en tentant d’exterminer la peuplade des Hereros, entre 1904 et 1908.

Hans Trapp sait donc de qui tenir…

Par Mr Vandermeulen
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Mardi 13 janvier 2009



Et le Père Fouettard, me diriez-vous dans tout cela ? Eh bien, c’est à ce moment, justement, quand vient le temps au Christkindel d’apparaître aux enfants, lorsque la joie de ces petits derniers est à son paroxysme, qu’une frayeur soudaine est produite : on entend alors un bruit de chaîne, et un affreux personnage nommé Hans Trapp, ressemblant à un épouvantail, qui suit toujours le Christkindel, entre. Il est lui recouvert d’une peau d’ours, il a la figure entièrement noircie, une grande barbe, et il tient dans sa main une verge dont il menace les bambins. C’est en ces moments terribles qu’il demande avec une voix gutturale : « Qui n’a pas été gentil ? » et qu’il tombe sur les désobéissants qui tremblent, pleurent et cherchent à se cacher.


Bien entendu, le Christkindel implore en leur faveur, les enfants promettent de mieux faire, et l’ange les conduit près d’un arbre étincelant de bougies afin de les approcher de quelques jolis cadeaux.

Et les présents de bientôt faire oublier aux enfants les menaces de Hans Trapp, car, c’est bien connu, l’enfant à une mémoire de chat.
Par Mr Vandermeulen
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Lundi 5 janvier 2009
Bonne année, les enfants ! Bien ! Où en étions-nous ? Ah ! oui ! Nous devions aborder le Christkindel…
Le Christkindel, lorsqu’il apparaît en Alscace, est un personnage que l’on pourrait de nos jours considérer à la fois comme une sorte proto-Saint Nicolas et de proto-Père Noël, si ce n’est qu’il ressemble dans ses premières apparitions à un petit ange blanc, puis très vite à
une fée blanche, munie quelquefois d’une paire d’ailes. Mais la tradition représente généralement le Christkindel tel une femme recouverte d’un voile blanc, coiffée d’une perruque blonde faite de laine de mouton, et dont l’arrivée est annoncée par une sonnette. Sa figure est enfarinée, elle porte une  couronne de papier d’or avec de petites bougies allumées (point commun qu’elle possède avec la Sankta Lucia de Suède, nous le verrons plus tard). Elle tient d’une main une sonnette d’argent, et de l’autre un panier rempli de massepains.

Bref, ce Christkindel a de quoi prendre chez la Valkyrie Freyja, Sainte-Lucie des bougies, et la fée germanique antique pour la blancheur et la baguette. Son apparition date du temps de la Réforme. Au Moyen Age, deux journées étaient consacrées aux enfants, la Saint-Nicolas, le 6 décembre, ainsi que le jour des enfants innocents, le 28 décembre. Mais dès l’avènement de Luther (au début du XVIe siècle, donc) , les Protestants, qui contrairement aux catholiques s’opposent à la vénération des saints – et donc de la vénération de Saint-Nicolas – ont choisi la naissance de l’enfant Jésus pour créer une fête spécifique pour leurs enfants.
Par Mr Vandermeulen
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Samedi 27 décembre 2008

Parlons donc un peu des images qui entourent de près ou de loin l’idée du christianisme. Et surtout celles qui semblent s’en éloigner…

Pour poursuivre avec cohérence, abordons ensemble, si vous le voulez bien, la figure de Saint Nicolas, ou, plutôt, comme nous le rappelait très justement Jochen Gerner dans son excellent ouvrage Le Saint Patron dont nous venons de parler, intéressons-nous plus spécialement à cet étrange personnage qu’est le Père Fouettard, celui que J. Gerner définissait comme étant « l’ombre à la positivité inversée de Saint-Nicolas ».

En Alscace, bien entendu, dans le nord de la France, mais aussi et plus principalement en Hollande et en Belgique, l’image du Père Fouettard, ce personnage étonnant qui accompagne les apparitions de Saint-Nicolas aux approches du 6 décembre, est un phénomène qui nous apprend des choses tout à fait étonnantes.

Il semblerait que le personnage du Père Fouettard soit apparu pour la première fois au XVIe siècle, en Alsace. C’est à cette période que l’on voit en effet une sorte de premier Père Fouettard associé à un personnage étonnant, le Christkindel. Mais pour comprendre qui est le Christkindel (L’enfant Jésus), il nous faut avant tout faire un peu d’histoire. Oh ! mais j’entends déjà la cloche ! C’est ce que nous verrons ensemble dans la prochaine leçon, à bientôt, mes chéris.

 

Par Mr Vandermeulen
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Vendredi 2 mai 2008

Dans ma première leçon sur l’excellent livre de Fabrice Erre, je vous parlais de l’histoire d’Esaü le Roux qui demeure pour certains encore – eh oui, la bêtise est tenace ! – l’un des textes fondateurs de la discrimination des roux. L’on pourrait en rire si ce type d’absurdité philologique n’avait pas déjà connu de réelles conséquences. Comme le rappelle très justement, dans son chapitre La Bible comme outil d’oppression, le débonnaire prêtre lazariste irlandais Michael Prior, grand exégète des textes bibliques dispensant à l’Université de Surrey : « En plus du fait que leur contenu est problémati­que du point de vue moral, certains récits bibliques ont con­tribué aux souffrances de nombreuses populations locales. Les traditions du Deutéronome ont fourni une autorité intellec­tuelle et morale à la dévastation par les royaumes ibériques de l’Amérique latine à la fin du moyen-âge, à l’exploitation des non-Blancs par les Afrikaners en Afrique du Sud jusqu’à la fin du 20e siècle et le phénomène se poursuit encore aujourd’hui à rencontre des Arabes de Palestine sous l’expansionnisme sio­niste. L’influence de ces récits n’est pas seulement intellectuelle
en infusant des tendances impérialistes chez les lecteurs, mais force est de constater que, dans la pratique, elle a servi de moteur à quasi toutes les formes de colonialisme européen puisqu’elle ont semblé fournir une légitimité divine aux colonisa­teurs soucieux d’établir les "avant-postes des progrès au cœur de l’obscurantisme" selon l’expression de Joseph Conrad ». (Ceci est tiré du très rigolo Bible et colonialisme, critique d’une instrumentation du texte sacré, de M. Prior).

De la même façon, j’aimerais vous parler aujourd’hui de la discrimination des Noirs, et de la Genèse encore une fois. Il s’agit très exactement d’un passage célèbre issus des versets 20 à 27 du neuvième chapitre de la Genèse et qui fut interprété de telle façon par l’Eglise que celle-ci en profita pour dispenser allègrement la justification de l’inégalité des races. Lisons avant tout le passage qui nous occupe :

Noé, le cultivateur, commença de planter la vigne. Ayant bu du vin, il fut enivré et se dénuda à l’intérieur de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père et avertit ses deux frères au-dehors. Mais Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent tous deux sur leur épaule et, marchant à reculons, couvrirent la nudité de leur père ; leurs visages étaient tournés en arrière et ils ne virent pas la nudité de leur père. Lorsque Noé se réveilla de son ivresse, il apprit ce qui lui avait fait son fils le plus jeune. Et il dit : Maudit soit Canaan ! Qu’il soit pour ses frères le dernier des esclaves ! Il dit aussi : Béni soit Yahvé, le Dieu de Sem, et que Canaan soit son esclave ! Que Dieu mette Japhet au large, qu’il habite dans les tentes de Sem, et que Canaan soit son esclave !

Toutefois, pour la leçon qui nous occupe, il sera bon de connaître la traduction Chouraqui, plus proche de la tradition juive et qui demeure, comment dire, moins puritaine :

Commence Noah, l’homme de la glèbe, il plante une vigne, boit du vin, s’enivre et se découvre au milieu de sa tente. Hâm, le père de Kena’ân, voit le sexe de son père. Il le rapporte à ses deux frères, dehors.
Shém prend avec Ièphèt la tunique: ils la placent sur l’épaule, les deux. Ils vont en arrière et recouvrent le sexe de leur père. Leurs faces en arrière, le sexe de leur père, ils ne le voient pas. Noah se ranime de son vin. Il pénètre ce que lui a fait son fils, le petit. Il dit: « Kena’ân est honni. Il sera pour ses frères un serviteur de serviteurs. » Il dit: « IHVH-Adonaï, l’Elohîm de Shém, est béni ! Kena’ân sera leur serviteur. Elohîms épanouira Ièphèt, il demeurera aux tentes de Shém. Kena’ân sera leur serviteur. » Noah vit après le déluge trois cent cinquante ans. Et ce sont tous les jours de Noah, neuf cent cinquante ans. Et il meurt.

Bien entendu, s’il l’on veut comprendre les subtilités du texte, il faut savoir ce que nous disent les noms de ces trois fils. Car si la tradition veut que nous ayons tous Noé, survivant du déluge et unique descendant d’Adam, comme seul ancêtre commun, ses trois fils, Sem, Cham et Yaphet, proposent déjà quelques distinguos : avec eux, l’humanité se sépare en trois groupes, les Sémites, les Chamites et les Japhétites. Tout cela est expliqué après, dans le fastidieux chapitre 10 de la Genèse qui suit le passage que nous venons de voir et que l’on appelle aussi Table des peuples. Il s’agit d’un chapitre qui peut se résumer en un interminable tableau généalogique qui note les relations de famille et les parentés de peuples. Mais tout n’est pas dit dans la Bible, mes chéris. Ce qui est intéressant avec la Bible, c’est qu’elle est accompagnée d’une pléthore d’ouvrages explicatifs, juifs ou chrétiens, dans lesquels les théologiens de tous temps ont toujours eu beaucoup d’imagination dans le commentaire. Canaan le maudit, fils unique de Cham, deviendra par ce subtil glissement, la souche de toute la population noire... Ainsi, sur la base des trois enfants de Noé, la tradition rabbinique, reprise par les exégètes chrétiens, s’est risquée à une géographie post-diluvienne de l’éparpillement de l’humanité sur terre qui a fait son œuvre jusqu’à nos jours encore : aux Sémites (les Araméens, les Assyriens, les Elamites, les Hébreux, les Phéniciens, bref, les Juifs et les Arabes, pour être approximatif mais synthétique), les rives orientales et méridionales de la Méditerranée ; aux Japhétites (les Grecs, les Romains, les Wasp américains, toutes les races aryennes et indo-européennes, ou indo-germaniques, c’est selon), les rives septentrionales et occidentales de la Méditerranée ; et aux Chamites (les Noirs, plus simplement, à qui l’on rajoutera aussi les Chamites dits « orientaux », qui regroupent les Égyptiens et les Berbères), les terres inconnues de l’Afrique, aussi loin qu’elles s’étendent. Mais on ne vous dit pas tout, mes enfants, parce que si l’on commençait à farfouiller dans les grands commentaires de la tradition rabbinique, on en apprendrait encore, des choses douloureuses sur ce pauvre Cham ! Par exemple, l’immoralité et la perversité soi-disant naturelles de Cham – après tout, ce jeune homme se gaussa à la vue des parties de son propre père ! – furent des choses analysées et expliquées : le commentaire de Rabbi Hiyya ben Abba s’intéressa de près à ce mauvais fils dans le Talmud de Jérusalem, Taanith 1.64d (Yerushalmi Krotoschin 1865) : « Ils ont eu le privilège d’être sauvés. On nous a enseigné que Cham, le chien et le corbeau ont mal agi. Cham est devenu noir, le chien est devenu singulier dans sa manière de copuler et le corbeau est différent des autres créatures ». Rabbi Hiyya ben Abba, dans Berakhot R. 36,7, dit quant à lui : « Cham et le chien ont copulé dans l’arche, c’est pourquoi Cham est devenu noir, et le chien expose publiquement sa copulation ». Ou encore dans Sanhédrin 108b (Babylonian Talmud édition Isidore Epstein) : « Nos Rabbins nous ont enseigné : trois ont copulé dans l’arche et tous trois furent punis, le chien, le corbeau et Cham. Le chien fut condamné à rester attaché, le corbeau à expectorer et Cham fut frappé dans sa peau »… 
Ceci étant exposé, le Talmud de Babylone (les deux Talmud, celui de Jérusalem comme le babylonien, furent rédigé dans le courant du Ve siècle, mes chéris) pose la  question de ce que Cham a réellement pu faire à son père pour provoquer la malédiction de celui-ci sur Canaan. Car, ne rions pas, on ne maudit pas un fils et sa descendance parce qu’il a simplement osé rire à la vue d’un sexe. Dans Sanhedrin 70a du Talmud de Babylone il est avancé que Cham aurait castré son père, tandis qu’une autre voix laisse entendre que Cham l’aurait sodomisé... Il va sans dire que la sodomie est un agissement que le code moral de la Torah n’apprécie guère et qu’il le juge comme un acte criminel méritant la peine capitale… De même pour la castration (le Talmud propose les deux hypothèses, la sodomie et la castration, mais soumet néanmoins l’idée que les deux actes auraient été toutes deux l’œuvre de Cham, ce qui met plus facilement tout le monde d’accord).
Voici comment Canaan sera maudit : il deviendra l’esclave de ses frères Sem et Japhet, mais aussi l’esclave des esclaves de ses frères ! Je vous épargne ce que la tradition va imaginer au fil des siècles pour accabler plus encore ce malheureux Cham, le récit exégétique semble de ce point de vue une source inaltérable. Rabbi Huna, en faisant parler Rabbi Joseph, par exemple, enfonça plus encore Cham en disant : « Ta descendance sera laide et noire ». Dans le Zohar on peut lire dans Noah [73b] (Zohar I, éd. Verdier 1981) : « En se dénudant, Noé donna lieu à la domination de Canaan ; et comme il était un juste de part le secret de l’alliance, Cham le castra. En effet, nous avons appris qu’il avait rejeté l’alliance [c’est à dire la circoncision, mes chouchous] ». Et voici comment la malédiction de Cham servit à la justification de l’esclavage des noirs jusqu’à la ségrégation raciale menée par la politique des Afrikaners. Tout cela est complexe et peu drôle, j’en conviens parfaitement avec vous, c’est pourquoi je vous invite avec force à lire le joyeux et amusant Roux de Fabrice Erre. 

Par Mr Vandermeulen
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Mardi 1 avril 2008

 

Les livres qui se donnent pour projet de faire rire sur le thème de la discrimination sont rares car difficiles à construire, Le Roux de Fabrice Erre semble avoir atteint son but : enfin un livre drôle et intelligent qui ose aborder le thème difficile de la discrimination des roux !
En empruntant le chemin de l'humour non-sens cher aux Anglais et aux Bataves qui maîtrisent cet art naturellement, Fabrice Erre fait preuve avec sa nouvelle bande dessinée d'une imagination et d'une vigueur qui l'empêchent d'user des clichés ou d'une quelconque faiblesse propre à la répétition, le tout, sans jamais que le piège du mauvais goût ne s'ouvre sous lui. [1]
On pourrait penser que rire de la rousseur est farfelu, mais cela ne l'est pas tant. Ce serait ne pas savoir qu'en Angleterre, la question rousse ne cesse de garnir les pages des tabloïdes. Charlotte Rushton, une charmante photo-journaliste rousse, qui dans son projet « Ginger Snap » a photographié de nombreux roux anglais déclarait à la BBC que sur ses 300 sujets photographiés seuls deux ont avancé qu'ils n'avaient jamais fait l'objet de brimades. Ceci nous semble exotique, n'est-ce pas ? Chez nous, il n'existe qu'un peu moins de 2% de roux, mais ce chiffre s'élève à 13% en Angleterre... Il n'y a pas si longtemps, un quotidien londonien rapportait que la famille Chapman, rousse dans son ensemble, vivait dans la crainte de se faire casser leurs fenêtres et de voir les murs de leur maison de Newcastle souillés d'injures. En trois ans, les Chapman ont dû déménager deux fois et les quatre plus jeunes enfants, régulièrement agressés dans la rue, s'adaptent à autant de nouvelles écoles.
Certains, en Angleterre, ont avancé que l'efficacité des défenses de la plupart des discriminations a incité les ségrégationnistes à reporter leur haine contre les minorités visibles qui n'étaient pas encore protégées par une association.
Eh oui, les enfants ! de tout temps - depuis les temps bibliques, devrait-on dire ! - les roux ont été le sujet de la raillerie et de la discrimination. Car les roux n'étaient pas ceux qui tenaient les plus beaux rôles dans la Bible ! Voyez la Genèse et souvenons-nous d'Esaü ! Pourquoi je viens avec Esaü, Kévin ? Eh bien parce que s'il fallait élire un patriarche des Roux, mon petit ami, ce serait sans conteste Esaü [le Velu] qu'il faudrait désigner ! Esaü, le fils d'Isaac et le frère de Jacob, cet homme qui naquit velu comme une pelisse de Scandinave et roux de la tête aux pieds ! Sa frasque la plus célèbre reste sa requête à son frère Jacob, lorsque, séduit par le fumet de la potée aux lentilles rousses que préparait son frère, il lui demanda : « Laisse-moi manger de ce roux, de ce roux-là, car je suis fatigué », acceptant en échange de lui vendre son droit d'aînesse [2]. Le roux Ésaü, qui était le préféré de son père Isaac parce que celui-ci appréciait le gibier de sa chasse, en allant trouver son frère Jacob, qui lui n'aimait qu'à rester dans sa tente, fut troublé par les parfums de la potée rousse comme les vapeurs d'alcool montent à la tête de l'ivrogne. En se jetant sur la bouillasse rousse, Ésaü le Roux fut, comme le raconteront les diverses légendes faustiennes, l'exemple incarné de ceux qui auront vendu leur âme pour la satisfaction d'un appétit charnel. Peu importe de savoir ce qu'un homme obtient en échange de son âme, de toute façon il ne peut qu'y perdre et il en est lié par son marché... Ainsi, pour ne plus jamais succomber à l'envie de crier « Houhouhou, les Roux !!! Honte sur vous et votre descendance ! »,  achetons tous Le Roux de Fabrice Erre, mes enfants, et ce livre deviendra peut-être, espérons-le, l'un des premiers jalons d'une grande et nouvelle cause : la réhabilitation des Roux !

 

[1] Un petit aparté sur ce qui fait la spécificité de l'humour anglais, mes enfants, qui est une forme d'humour qui a quelquefois une note d'extravagance qui déconcerte l'étranger. Car l'Anglais est porté à donner des noms irrévérencieux à ses dieux, comme les Grecs appelaient Zeus le Tueur de mouches. Les soldats britanniques de la première guerre mondiale donnaient à leurs tranchées de Flandres des noms pompeux comme Regent Street et on raconte qu'un régiment, en montant à l'assaut, avait pour cri de guerre « marmelade ». Cette notion du disparate est devenue le sine qua non de l'Anglo-Saxon, une religion mineure. On l'entend comme le bruit de la pluie, dans tout ce qu'il dit. Rappelons-nous ce qu'en disait le grand Kant, mes chéris, lorsqu'il remarquait avec justesse que l'Anglais n'a pas tant le sens du beau que du sublime. Le premier est le produit de l'intelligence, l'autre naît des émotions asservies au mystère, à la tragédie, à l'héroïsme, à l'incongruité de la vie. Ainsi, son humour n'est jamais plus apparent que dans une grave crise, spécialement une guerre.

[2] Non Kévin, le droit d'aînesse n'est pas un droit qui permet d'abuser d'une ânesse comme bon te semble, mon chéri, c'est un droit qui confère la majorité des biens d'un foyer à celui des fils qui est né le premier, maintenant cesse de m'interrompre et essaie de m'écouter.

Par Mr Vandermeulen
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  • : Né en 1925 à Saint-Pol-Sur-Ternoise, Léopold Ferdinand D. Vandermeulen s’est surtout fait connaître dans les milieux pédagogiques francophones pour son célèbre programme éducatif « Savoir Pour Tous », lié principalement à La Petite Bibliothèque des Cultures Contemporaines (PBCC), collection d’ouvrages de vulgarisation à l’usage des jeunes, dont il est le fondateur et le principal Directeur depuis 1968.
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