Petit crossover entre la leçon sur M. Léon Deffoux et celle consacrée l’année passée à la bande dessinée La ligne de fuite de Flao &
Dabitch. Rappelons-nous du très beau sujet de cette bande dessinée, la fuite du jeune Rimbaud qui laissa les poètes désarmés, et cette tentative inouïe pour ces gens de lettres de refuser ce
départ en publiant des faux du poète démissionnaire. Le livre de Léon Deffoux, Le Pastiche littéraire, publié en 1932 à la Librairie Delagrave, ne
manque pas de coquilles. Je ne les soulignerai pas, mais celui qui en relèvera une recevra un bon point de comportement !
Extrait :
Verlaine avait, en 1884, divulgué, dans la première série de ses Poètes maudits, le texte de quelques poèmes d’Arthur Rimbaud : « Voyelles, Oraison du soir, les Assis, les Effarés, les Chercheuses de poux » et cet extraordinaire « Bateau ivre », connu jusque-là des seuls initiés.
C’était plus qu’il ne fallait pour attirer l’attention sur cet halluciné poète, né et mort si jeune pour la poésie. Laurent Tailhade, Maurice du Plessys et M. Ernest Raynaud profitèrent, de 1886 à 1888, de la publicité que leur offrait le Décadent d’Anatole Baju, primaire épris de littérature, pour joindre aux pièces révélées par Verlaiue des sonnets attribués à Rimbaud et retrouvés dans des circonstances qui eussent suffi à dévoiler la mystification.
Pour répondre à la curiosité du public et rendre notre doctrine plus saisissable, — a confessé depuis M. Ernest Raynaud, — nous avions tenté d’incarner en Arthur Rimbaud le type idéal du Décadent. On le disait disparu à jamais de notre horizon, retourné à l’état nature, roi d’une peuplade sauvage. Sa vie peu connue restait enveloppée de légendes.
Les lettrés étaient à la recherche de ses œuvres perdues. C’est alors que l’idée nous vint de publier, sous sa signature, des sonnets du style décadent le plus pur, idoines, dirait Tailhade, « à exaspérer le Mufle ». Pour que la supercherie se couvrît d’une apparence d’authenticité, nous n’hésitions pas à les faire paraître mutilés. Et nous annoncions ainsi une édition prochaine des œuvres du maître, miraculeusement retrouvées.
Une demi-douzaine de faux Rimbaud illustrèrent ainsi le Décadent, parmi lesquels ce « Limaçon » appelé à prendre place, en 1891, dans le Pays du mufle :
L’Insénescence de l’humide argent accule La Glauque vision des possibilités Où s’insurgent par telles phrases abrités Les désirs verts de la benoîte Renoncule.
Morsure extasiant l’injurieux calcul,
Voici l’or impollu des corolles athées
Choir sans trêve! Néant des sphinges Galathées
Et vers des Nirvânas, ô Lyre, ton recul!
La mort... vainqueur et redoutable :
Aux toxiques banquets où Clàudius s’attable,
Un bolet nage en la Saumure des bassins.
Mais tandis que l’abject arnphyction expire,
Eclôt, nouvel orgueil de votre pourpre, ô Saints,
Le lys ophélial orchestré pour Shakespeare.
Des doutes légitimes avaient accueilli la publication de ces « inédits ». Aussi, le Décadent, en son numéro du 15-30 septembre 1888, crut-il devoir faire précéder 1’« Oméga blasphématoire » de celte prose faisandée suivant les dernières recettes de la cuisine littéraire :
D’aucuns messages épistolaires du Ponant et de l’Orient advenus en les Bureaux de la Décadente Ecriture, interrogent — dubitatifs — la foi de Notre du Plessys touchant l’authentique des Poèmes — combien trop rares! — par nos soins pieux colligés — du paradisiaque Rimbaud.
A ces correspondants timorés et pour que leurs Intellects, où jamais le Rêve n’outrecuide, soient itérativement les syndérèses amorties, nous indiquons volontiers les Sources — que bénédicles soient leurs eaux! — d’où proflua jusqu’à nos réservoirs, ce Fleuve de Lyrisme et de Véracité.
Trois pièces, dont le vélin défailli mais irréfutable permane exposé aux regards nous viennent du Professeur Marcus van Hiffergue, de l’Université de Groningen, qu’illumina Rimbaud pendant son hégire à travers les Pays-Bas. Ce sont Les Cornues, Doctrine et l’Oméga blasphématoire ici-contre divulgué.
Le surplus nous fut mandé par Don Esteban, Inigo, Luis, Josaventura, Forcamideros, baron de l’Assuncion, richomme guipuzcoan, émigré depuis quelques lustres aux bords du Rio Salado et qui nous partagea les mandements suprêmes de l’admirabonde Voyageur...
Ces explications, comme on peut le croire, ne convainquirent personne. Suivait le chef-d’œuvre annoncé :
Oméga blasphématoire.
A bord de l’Alcidamure.
Gypris ne chante plus sur les ondes...
A l’Arbre de la Croix pendent les dieux latins,
Car l’Oingt est advenu... les roses
Pourpre hostiale dans le rousseur des matins.
Profusent l’Hystérie exsangue, les Nécroses
Et, sous un voile impur, tels rites clandestins,
Abimelech avec Melchissedech! Les proses
Vont clangorer, ce soir, par les naos éteints.
Jésus, pourquoi flétrir les Myrtes de la Grèce?
Aubes! jours exaltés de joie et d’allégresse
Où la Taure enfantait au contact d’Osiris!
Ah! si tu veux la Nuit douce, rends les Etoiles!
Moi je vais sur la mer en des canots sans voiles
Goûter l’Iode brun interdit aux iris.
Ce fut d’ailleurs le dernier faux Rimbaud. Verlaine, malgré son « geste malheureux » de jadis, s’étant plaint de l’irrévérence de ces parodies, Tailhade, du Plessys et Raynaud s’inclinèrent devant le désir du maître de les voir cesser. Les coupables s’évanouirent en la personne de l’aède Mitrophane Crapoussin, dont, en termes non moins choisis, le Décadent annonça l’heureuse venue à ses lecteurs.
Que le Cistre redonde et que jubilent nos cithares!...
Sigillées d’Arthur Rimbaud, d’Ernest Raynaud, de Maurice du Plessys, de Laurent Tailhade, maintes strophes ont fulguré que ces bons écrivains restituent pieusement au Maître admi-rabonde qui leur fit cette gloire de vêtir quelques temps leur personnalité.
Les Cornues, Oméga blasphématoire, etc., où se délectèrent nos féaux, appartiennent dans l’éternité au bienheureux :
MITROPHANE CRAPOUSSIN
dont la collaboration, à visage ouvert, nous est acquise désormais.
Les faux Rimbaud ne furent pourtant pas perdus pour tout le monde. En 1891, l’éditeur Genonceaux les recueillit en ce Reliquaire, devenu rare, en tête duquel avait été singulièrement mise à mal la préface dont les épreuves n’avaient pas été soumises à son auteur, M. Rodolphe Darzens.
Depuis, ce sonnet « Poison perdu »1 fit verser pas mal d’encre :
Des nuits du blond et de la brune
Pas un souvenir n’est resté,
Pas une dentelle d’été,
Pas une cravate commune;
Et sur le balcon où le thé
Se prend aux heures de la lune
Il n’est resté de trace, aucune,
Pas un souvenir n’est resté.
Seule au coin d’un rideau piquée,
Brille une épingle à tête d’or
Comme un gros insecte qui dort.
Pointe d’un fin poison trempée,
Jeté prends, sois-moi préparée
Aux heures des désirs de mort.
Bien
que Verlaine en ait faiblement certifié l’authenticité, il semble bien qu’on se trouve en présence d’un pastiche, assez adroit pour permettre le doute. On a invoqué, il est vrai, le
Reliquaire où figurèrent ces quatorze vers — il en contient bien d’autres — et même l’opinion des experts en écriture. Voilà des autorités auxquelles il faut accorder confiance sous
réserves…
1. Voir « Poison perdu élucidé » dans Au Cœur de Verlaine et de Rimbaud, par Marcel Coulon (Le Livre, édit., 1925).
Révisons un petit peu, les enfants !
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