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Leçons du groupe A

Jeudi 22 mai 2008

Qu’est-ce donc que le nihilisme, les enfants ? Il y a quelques temps, quelqu’un de la classe est venu me chercher à la fin d’un cours pour me demander ce que cet étrange mot pouvait bien vouloir dire. La question, au demeurant fort concise, présente sans y paraître une complexité étonnante. Car sous le terme de nihilisme on entend beaucoup de synonymes et le mot semble signifier beaucoup d’idées différentes. Par nihilisme on peut entendre tout autant le comportement constant de négation, le refus, la révolte, la contestation du bien, du vrai, des canons de la beauté… Ou encore, il peut se résumer pour d’autres à la simple idée de la modernité, du scepticisme et du cynisme grecs, etc., etc.
La liste s’allonge encore si l’on écoute les commentateurs du mot au fil de l’histoire. Au XIXe siècle, par exemple, le nihilisme correspondait pour d’aucuns autant aux idées relativistes, égoïstes et individualistes ! On était nihiliste dès que l’on manifestait une propension trop grande pour l’argent ou la passion du matériel…

Plongeons-nous, par exemple, dans le très amusant dictionnaire des néologismes que le grand Louis Sébastien Mercier publia en 1801 et qui à l’entrée nihiliste ou rieniste écrivait : « qui ne croit en rien, qui ne s’intéresse à rien. » C’est fou comme cette définition vous correspond, mes mignons ! Regardez-vous, mes chéris, vous ne croyez pas dans les idées ni les efforts de M. Sarkozy, et cette obstination qui est la vôtre est réellement jugée comme regrettable pour un bon nombre de grandes personnes. Eh bien, je pourrais très bien dire de vous que vous n’êtes qu’une petite bande de tristes nihilistes, voyez-vous ?  En d’autres mots, on l’aura compris, le mot nihilisme n’a pas véritablement de signification. Et comme le célèbre gros mot, on pourrait dire que l’on est toujours le nihiliste d’un autre. Mais c’est là une première réponse un peu facile, destinée au groupe A. Nous verrons, dans les prochaines leçons, si nous ne pourrons pas apporter à la question quelques autres nuances. A bientôt, mes chéris.

Par Mr Vandermeulen
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Lundi 10 mars 2008

savitri01.jpg Continuons notre petit tour d’horizon des quelques figures symptomatiques qui font la diversité de la pensée écologique d’aujourd’hui. Et continuons, si vous le voulez bien, avec les personnages les plus sulfureux et les plus extrêmes, ceux dont les divers mouvements de l’écologie profonde (Deep ecology) se sont emparés. Nous aborderons dans les prochaines leçons des personnages plus fréquentables mais, pour l’heure, restons dans le prolongement de la pensée de ce cher Pr. Haeckel.

 

C’est une boutade qui à force de se répéter n’en reste plus une : Brigitte Bardot, à trop aimer les animaux, en aime de moins en moins les gens. C’est là une réflexion que l’on entend souvent à propos des personnes qui portent un amour très (trop) large aux animaux. Ceci, on a pu également le dire à propos de Savitri Devi, la célèbre prêtresse de l’écologie profonde fortement influencée par les thèses du Pr. Haeckel et icône incontestée du néo-nazisme contemporain.

 

S’il existe une pensée par laquelle l’écologie profonde, la cause animale, le racisme et l’antisémitisme d’obédience national-socialiste a pu cohabiter en toute vraisemblance, c’est très certainement dans le cerveau de Savitri Devi que cela s’est passé. 

 

De son vrai nom Maximiani Portas, Savitri Devi est née en 1905 et fut élevée en France par des parents grec et britannique. Doctorante en philosophie puis licenciée en chimie en 1931, sa pensée se constitua à partir de son très grand intérêt pour la cause animale, et d’une puissante aversion pour le judaïsme, répulsion qui lui vint très jeune, lorsqu’elle visita Jérusalem à la fin des années 1920. Cette synthèse de son amour pour la cause animale, son admiration pour Hitler ainsi que sa version « très personnelle » de l’hindouisme se retrouve dans plusieurs ouvrages qu’elle publia dès son retour en Europe en 1946 (oui, Madame a passé les années 1940 en Inde, marié qu’elle était avec son bon aryen d’Indien pro-nazi).

 

Savitri Devi fut, nous dit-on, (du moins c’est ce que véhiculent les nombreux sites néo-nazis qui lui sont dédiés) anéantie par la défaite de l’Allemagne.

savitri02.jpg

  « En juin 1945, près de Varkala sur la côte de Malabar, elle décida de se tuer en marchant dans l’océan. Mais quand l’eau lui arriva aux épaules, soudain la Force de Vie s’agita en elle. Une pensée lui traversa l’esprit comme un éclair. C’était un commandement : vis ! Vis pour témoigner de la vérité. Vis pour voir le jour de la vengeance, quand les vainqueurs de 1945 seront précipités dans les enfers. Vis pour dire : « Je vous le dis ! ». Comme Savitri le dit dans une lettre à George Lincoln Rockwell datée du 28 août 1965, « Je suis sortie de la mer pour ce futur plaisir possible, et seulement pour cela, et j’ai commencé à vivre sans espoir, seulement pour la haine ». A partir de ce moment, Savitri se lança dans une vie itinérante et ascétique. Ses deux activités principales furent de témoigner infatigablement pour le national-socialisme et de s’occuper des animaux sans abri et maltraités, surtout les chats. »

 

 

Bien, bien. Voilà qui est dit. Avec ceci de peut-être encore plus dérangeant : « Il semble que ce ne soit qu’une question de temps avant que, en accord avec la théorie des milieux cultistes de Colin Campbell, des membres de la sous-culture nationale-socialiste commencent à entrer dans les secteurs les plus militants du mouvement écologiste. Il y a quelques indices anecdotiques que ce scénario est précisément en cours de développement dans les sous-cultures britannique et suédoise de la libération animale » [1].

 

[1] Repris sur un site Internet proche de l’extrême droite.

savitri03.jpg Madame, en compagnie de quelques bons camarades.
Par Mr Vandermeulen
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Jeudi 6 mars 2008

Haeckel7.jpg


 

Comme le souligna très bien Hannah Arendt dans son second livre sur les Origines du totalitarisme, M. Haeckel fut à ne pas s’y tromper un précurseur de la doctrine biologique d’État et sa conception biologique de l’homme, ses « idées eugénistes », pourrait-on dire, avec lesquelles le Pr. Haeckel alimenta si bien sa religion, connurent dans les années 1930 une très importante réception au sein de l’idéologie nazie ainsi qu’une mise en pratique de triste mémoire. « Ernst Haeckel disant, par exemple, qu’une mort miséricordieuse éviterait des dépenses inutiles aux familles et à l’Etat » (1).

 

Mais l’une des grandes phrases de M. Haeckel, s’il fallait citer notre professeur, fut sans conteste celle-ci : « l’ontogénèse récapitule la phylogénèse ». Cela fait un peu chinois pour vous, mes chéris, mais c’est en réalité très simple : par là, notre sacré professeur voulait dire que les mammifères reproduisent le processus de l’évolution alors qu’ils ne sont encore de petits embryons tout mignons.

 

Après les thèses de Darwin, il apporta aux thèses du gradualisme de nouvelles vues très appréciées par Adolf Hitler. Et les arborescences de la classification des êtres, en ordres, familles, genres et espèces, de se muer grâce au Pr. Haeckel en arbres généalogiques, et l’évolution progressive d’être inventée et prônée, et la continuité de l’embryogenèse, du petit œuf au nouveau-né, de démontrer la continuité de l’évolution de l’amibe à l’homme.

 

Voici aussi comment le Pr. Haeckel gagna sa place d’honneur dans la propagande de l’avortement, les enfants ! Et notre bon apologète calviniste, Cornelius Van Til (1895-1987) de s’exclamer à ce sujet, avec un effroi qu’il espérait communicatif : « Si les premiers stades de la vie embryonnaire représentent d’antiques étapes de la phylogenèse, l’avortement précoce n’est plus un infanticide : ce n’est encore qu’un poisson, un reptile ou un lémurien que l’on tue ! Un humain en puissance, peut-être... Mais pour l’heure un simple vertébré en cours d’évolution, et dont la disparition n’a d’autre importance que celle d’un lapin en chemin vers le civet... On ne pouvait rêver meilleure dédramatisation du crime satanique. C’est pourquoi les défenseurs de la vie devraient comprendre combien leur combat perd de sa force logique s’ils continuent de croire que l’homme descend de l’animal. »

 

Ah ! sacré Cornélius ! Ce qu’il pouvait être lyrique quand il s’emportait…


(1) Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, éd.
Quarto, Gallimard - 2002. p. 442.
Par Mr Vandermeulen
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Mercredi 27 février 2008

Haeckel5.jpg Bien, bien, bien, revenons à notre leçon initiale… M. Haeckel, malgré des notes très critiques du traducteur de l’Origine des Espèces, (1) fut absolument conquis par la traduction allemande de 1860 et accueillit le transformisme darwinien comme un naufragé solitaire recevrait un caisson de sandwiches (l’image est de ce brave Pierre Rouseau, à qui l’on doit, depuis 1945, une très imposante et vivante Histoire de la Science parue chez Fayard). C’est ainsi que notre bon inventeur du mot œcologie ne vit dans les idées de Charles Darwin rien de moins qu’une sorte de nouvelle révolution newtonienne. Plus que de s’en faire son premier publicitaire, il fit de la théorie de l’évolution « sa chose, sa loi, son talisman, son arme, et, tout en pourfendant les théologiens, entreprit de prouver l’ascendance simiesque de l’homme. »

 

S’ajoute à cette sympathie pour les idées de M. Darwin, un sentiment complémentaire et tout aussi prépondérant : M. Haeckel n’aimait pas beaucoup les Juifs. Il était atteint d’un anti-judaïsme chrétien plutôt persistant, pour ne pas dire très affirmé. Vous savez tous ce qu’est l’anti-judaïsme chrétien, les enfants ? C’est cette idée couramment appréciée chez les chrétiens (enfin, beaucoup moins aujourd’hui, nous dit-on) et qui voit dans le peuple juif un peuple prédestiné, un peuple de Dieu qui – comble du comble – serait responsable de la crucifixion du Christ. Tout cela, c’est à cause de ce qu’a dit l’apôtre Jean dans son évangile. (2) Mais ne résumons pas M. Haeckel à ses inimitiés, ce serait lui faire un mauvais procès ; d’ailleurs, c’était un furieux anticlérical… C’est vous dire si M. Haeckel ne se laisse pas résumer en deux mots ! M. Haeckel n’était donc pas seulement judéophobe, il était aussi antisémite, ce qui, vers les années 1870 et 1880, était bien plus moderne, pour ne pas dire à la mode… (3)

 

Maintenant que nous avons rapidement croqué les traits de la pensée du Pr. Haeckel, venons-en donc à sa plus belle invention. Car en réalité, ce ne fut pas ses mots œcologie ni etcetera qui firent sa gloire, bien entendu, mais certainement les bases d’une nouvelle religion de son invention. Religion qu’il forma d’après les thèses biologistes qu’il put lire précédemment dans Darwin et Spencer, et, tant qu’à faire, avec un zeste de son inimitié pour le judaïsme. Cette religion sans Dieu, que l’on appellera « religion biologique » pour faire simple (mais les Allemands sont rarement simples, les enfants), on la baptisa monisme ! Nous verrons dans la prochaine leçon, ce qui se cache exactement derrière cet étrange mot. A bientôt, mes chéris.

 


(1) Souvenons-nous que le livre de M. Darwin, L’origine des espèces, connut un succès sans précédent. La légende veut que le premier tirage de 1250 exemplaires fut intégralement vendu le jour-même de sa parution, le 24 novembre 1859. Ceci laisse songeurs les petits auteurs en herbe que vous êtes, par vrai ?

 

(2) Ainsi, même si les Juifs furent responsables du crime de déicide vers l’an 33, un petit glissement subtil veut que la responsabilité des Juifs serait portée, encore de nos jours, d’une part collectivement, et d’autre part héréditairement… Ah bé oui… « dit c’est dit, cochon qui s’en dédit », nous rappelle l’adage…

 

(3) On rappellera que notre fameux M. Vigne dont nous avons écouté avec attention sa leçon sur le Best-seller était également l’éditeur de la magistrale édition augmentée de Raul Hilberg, La Destruction des juifs d’Europe, ouvrage essentiel et fondamental, faut-il encore le préciser…  

Par Mr Vandermeulen
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Dimanche 17 février 2008

Haeckel3.jpg Comme beaucoup de ses contemporains, M. Haeckel vouait un culte à Goethe. Avec ceci de particulier chez M. Haeckel que cette idolâtrie devenait parfois immodérée. Vous connaissez tous un peu Goethe, les enfants, du moins, vous connaissez quelques titres de son théâtre, tels que ses deux Faust et son Iphigénie en Tauride, ou encore ses célèbres romans que furent les Wilhelm Meister et son Werther. L’on rappelle moins de nos jours l’œuvre scientifique du maître de Weimar. C’est une lacune que l’on vous pardonnera facilement, mes enfants, puisque bien des gens, même ceux des plus cultivés, ne connaissent pas parfaitement cette œuvre immense qui a embrassé tant de choses. Il se trouve que la philosophie de la nature de Goethe, qui se résume parfois un petit peu trop rapidement à sa célèbre Théorie des Couleurs, a fortement influencé M. Haeckel. A cela rien de très étrange : M. Haeckel avait découvert que le grand Goethe bénéficiait d’une place de choix dans sa descendance directe (Eh oui ! le poète était un bon Tonton à M. Haeckel !).

 

Et voilà certainement les raisons pour lesquelles M. Haeckel devint l’un des esprits scientifiques les plus importants de son temps ; la morphologie, du nom que le grand écrivain donna aux disciplines qui englobaient la botanique et l’ostéologie (1), avec des titres tels que l’Essai sur la métamorphose des plantes ou encore celui, beaucoup plus poétique, consacré à la Métamorphose des animaux, la morphologie goethéenne est certainement l’une des idées force qui offrit à la pensée de M. Haeckel l’une de ses plus assurées ossatures. Ossature, ostéologie… Fallait-il que M. Haeckel lise enfant De l’os intermaxillaire de Johann Wolfgang von Goethe pour que naisse de ce choc le plus animé et furieux biologiste qu’ait jamais connue l’Allemagne ?! Mais une chose à la fois, nous verrons, dans la prochaine leçon, qu’elle fut l’autre grande lecture qui modela la pensée de M. Haeckel. A bientôt, les enfants !

 

(1) Non, l’ostéologie n’est pas une maladie des os, Kelly, c’est le nom que l’on a donné aux études qui se penchent sur les conséquences organisatrices de la métamorphose. Rassiez-toi et calme-toi.

Par Mr Vandermeulen
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Mercredi 13 février 2008
 
 
 

ErnstHaeckel-copie-1.jpg Bonjour les enfants, aujourd’hui je vais vous parler d’un personnage peu connu, mais qui est cependant à la base de bien des choses. Ce personnage s’appelle Ernst Haeckel, c’est un scientifique allemand du XIXe siècle, un zoologiste, plus précisément.
Ernst Haeckel a dit et écrit beaucoup de choses. Si bien qu’il est assez difficile de choisir l’angle par lequel on peut appréhender son œuvre. Mais ce n’est pas grave, suivez-moi, les enfants, et allons à la découverte de ce fameux personnage !
M. Haeckel était quelqu’un qui appréciait les néologismes, il a lui-même crée une multitude de nouveaux mots tout à fait bizarres et étranges, comme pithécanthrope, ergologie, phylogenèse, ontogenèse, etcetera, etcetera… (etcetera n’est pas de lui, c’est juste moi qui vous le dis).
Son néologisme le plus connu, et que vous connaissez tous, les enfants, c’est un mot que M. Haeckel fabriqua en 1866, c’est le mot : œcologie !

 

─ Œcologie ? œcologie ? mais, M. Vandermeulen,  on ne connaît pas ce mot-là, nous ! Qu’est-ce que ça veut dire, œcologie  ?

 

─ Ah là là ! Bande de petits distraits ! Avez-vous donc oublié que le digramme « œ », quand il s’inscrit dans un mot provenant du grec, peut se lire « é » ? (1)

 

Et si je vous disais écologie ? Aaaaaah… Eh bien, oui, les enfants ! c’est à M. Ernst Haeckel que nous devons le mot écologie ! Écologie, du grec Oïkos, maison, ou habitat ; et d’un autre mot grec (c’est préférable) Logos, qui veut dire discours, science ou étude (oui, ces Grecs ne sont pas toujours précis). Ainsi, la définition du mot écologie donnée par M. Haeckel : « Par œcologie  nous entendons la totalité de la science des relations de l’organisme avec l’environnement, comprenant, au sens large, toutes les conditions d’existence », reste pratiquement inchangée depuis le jour de sa création. (2)

 
 

(1) Attention, ne confondons pas tout, linguistiquement parlant, deux graphèmes assemblés, cela s’appelle un digramme, mais typographiquement parlant, nous dirait M. Ambre, cela s’appelle une ligature ! C’est pour ça que linguistiquement parlant, il n’est pas juste d’écrire M. Hæckel, mais typographiquement parlant, ça ne pose aucun problème, au contraire, « ce serait même appréciable » nous dirait M. Ambre… Bien, bien, bien… Revenons au cœur de notre leçon…
(2) Des petits malins, comme M. Michel Serres, ont cru bon d’enlever à M. Haekel la paternité du mot écologie et de l’attribuer à M. Henry David Thoreau, célèbre étasunien dont je vous parlerai une autre fois, et qui aurait fabriqué le mot en 1852, soit près de quinze ans plus tôt ! Mais si ce M. Serres raconte cela, c’est pour faire de son intéressant, écoutez plutôt ce que j’ai à vous dire, mes enfants. 

Par Mr Vandermeulen
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Dimanche 10 février 2008

intro-Vert.jpg Vous le savez tous, chers enfants, tous les grands courants politiques qui font nos démocraties trouvent leurs sources intellectuelles dans les tréfonds de l’Histoire. Comme le disait déjà M. Raymond Aron, l’un de mes anciens collègues professeurs, dans sa seconde leçon sur la société industrielle prononcée en 1955 : « La plupart de nos idéologies politiques et socialistes datent de la première moitié du xxe siècle. Nous vivons encore aujourd’hui sur le socle d’idées développées par les penseurs de cette époque et rien n’est plus utile, pour fixer l’originalité de notre situation actuelle, que de nous reporter à la situation du siècle dernier. »

 

Et, non Dylan, le socialisme n’est pas né avec Ségolène Royal ; pas même avec François Mitterrand. Sans remonter à Platon, ni au christianisme primitif ou encore aux grands auteurs dits utopistes tels que Thomas More, Campanella ou Cyrano de Bergerac – non, pas celui avec son grand nez, Kelly –, le socialisme trouve ses premiers champions politiques modernes avec le comte de Saint-Simon, Fourier et Proudhon, ou encore avec Owen et Marx s’il faut parler de choses extra françaises ; cela fait du monde et cela donne à lire, ça oui.

 

Le libéralisme, un des autres grands courants politiques, celui dont M. Fukuyama a dit il n’y a pas si longtemps qu’il s’est retrouvé, triomphant, seul à combattre sur le ring de la mondialisation, découvre ses premiers idéologues en Machiavel, Hobbes ou Locke, pour s’imposer véritablement avec la Révolution Française. Il ne cessera d’évoluer et d’être commenté, de John S. Mill à Tocqueville, en passant par Smith, pour ensuite muer et être requalifier en néo-ultra-hyper libéralisme, c’est selon les goûts, enfin je veux parler de toutes ces politiques libérales principalement axées sur un plan économique, et que nous ont proposé Mr Keynes, ou que Mrs Thatcher et Mr Reagan ont appliqué avec brio. On appréciera pour s’en faire une idée, le condensé et très clair ouvrage de M. Zaoui, Le libéralisme est-il une sauvagerie ? Titre amusant qui s’inscrit dans une intéressante collection des éditions Bayard baptisée Le temps d’une question, et qui, comme cela est clairement énoncé, aime à poser des questions.

 

Autre grande doctrine politique, plus locale, celle-ci, et qui trouve sa source au sein-même de la seconde Guerre Mondiale, le gaullisme, du nom du général…

 

…de Gaulle, merci pour ceux qui suivent, ça fait plaisir.

 

Ce beau projet, avec sa philosophie axée sur la volonté, l’action et la vraie place de la France dans le monde, a perduré jusqu’à nos jours grâce aux grands hommes que furent Pompidou et Chirac (oui, les enfants, Chirac, le monsieur rigolo de la télé). Mais ce serait oublier que le gaullisme trouve ses sources historiques bien avant le Général ! Puisque Jeanne d’Arc, tout autant que Louis Gambetta (oui, celui des boulevards) ou Georges Clemenceau (non, pas le porte-avions, Noah, le monsieur) ont offert à ce courant de pensée leurs pierres d’achoppement respectives.

 

Autre belle création française, on n’oubliera pas non plus la famille démocrate chrétienne, qui trouve sa plus lointaine origine en 1791, grâce à l’évêque Lamourette de Lyon, ou encore dans l’Action Libérale Populaire du début du siècle dernier, mené par ces chers Piou et autres de Mun, bons amis du très papal Léon XIII, mais ceci, c’est pour votre culture générale, les enfants.

 

On abordera très sommairement aussi la genèse idéologique qui a donné ses bases à l’extrême droite européenne, toute entière issue de l’hitlérisme des années 1930, elle-même devenue une boursouflure des pensées résultant du romantisme allemand, du comte de Gobineau et de ses séides, de Wagner à Chamberlain, etc., etc. (1) On lira pour se documenter sur ce sujet, la belle synthèse enfin traduite de George L. More parue chez Calmann-Lévy titrée Les racines intellectuelles du IIIe Reich.

 

Et le mouvement écologiste, les enfants ? Qu’en est-il des racines idéologiques des Verts ? Ils n’en parlent pas beaucoup, certes… Voilà donc un bon sujet de leçon !

 
A bientôt, on risque de bien s’amuser !

(1) A la différence des autres grandes familles politiques, l’extrême droite moderne exploite peu son passé idéologique de façon claire et assumée. C’est pourquoi, lorsqu’on assimile ouvertement les partis politiques d’extrême droite européens au nazisme, on ne manquera pas de voir se soulever au sein des intéressés des objections mécontentes sinon indignées, nous sommes en face ici d’une étrange spécificité qui fait loi. Rappelons toutefois, s’il le fallait encore mes enfants, qu’au sein des partis extrémistes européens d’aujourd’hui, qu’ils soient français, belges, hollandais, allemands, suisses, autrichiens, anglais, scandinaves ou balkaniques, il existe invariablement une part non négligeable de ces acteurs politiques qui, dans leur jeunesse au moins, ont tous un jour pris un plaisir symbolique à uriner sur des tombes juives.
Par Mr Vandermeulen
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Jeudi 7 février 2008
Ecologie1.jpg Pour vous avoir parlé longuement du travail de bande dessinée de Jean Bourguignon, que certains se sont amusés à qualifier de Nicolas Hulot de la BD (propageons la bêtise lorsque celle-ci déclenche le rire), j’inaugure ici une suite de leçons consacrées à l’écologie politique. Nous tâcherons de voir ensemble ce qui se cache derrière cette notion nouvelle et pour laquelle les médias se sont donnés pour projet de nous en faire une compagne quotidienne. Après les termes « Sarkozy », « terrorisme » ou « banlieues », le mot écologie a rejoint depuis longtemps la liste des célèbres sujets rebattus ; vous êtes donc censés tout connaître sur l’écologie ; Monsieur Vandermeulen va un petit peu vérifier tout cela. Avec plaisir et légèreté, bien entendu. A bientôt, les enfants. 
Par Mr Vandermeulen
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Dimanche 13 janvier 2008

 

MODESTE PROPOSITION
pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande
d’être à charge à leurs parents ou à leur pays
et pour les rendre utiles au public
Par

Jonathan Swift

4

swift4.jpg Je ne prévois aucune objection possible à ma pro­position, à moins qu’on n’allègue que le chiffre de la population, en sera fort abaissé. Ceci, je l’avoue fran­chement, et c’est même une des principales raisons pour lesquelles je l’ai faite. Je prie le lecteur d’ob­server que mon remède n’est destiné qu’à ce seul et unique royaume d’Irlande, et à aucun autre qui ait jamais existé ou qui puisse, je crois, jamais exister sur la terre. Qu’on ne me parle donc pas d’autres expé­dients : de taxer nos absentées à cinq shillings par livre; de n’acheter ni vêtements, ni meubles qui ne soient de notre cru et de nos fabriques; de rejeter complètement les matières et instruments qui encou­ragent le luxe étranger;   de guérir nos femmes des dépenses qu’elles font par orgueil, par vanité, par oisi­veté et au jeu; d’introduire une veine d’économie, de prudence  et  de  tempérance;   d’apprendre  à  aimer notre pays, ce qui nous manque bien   plus qu’aux Lapons même et aux Topinambous; de cesser nos animosités et nos factions, et de ne plus faire comme les Juifs, qui s’égorgeaient les uns les autres au moment même où on prit leur ville; de prendre un peu plus garde de ne pas vendre notre pays et notre conscience pour rien; d’enseigner aux propriétaires à; avoir au moins un degré de miséricorde pour leurs tenanciers; enfin, de faire entrer un peu d’honnêteté, d’industrie et de savoir-faire dans l’esprit de nos boutiquiers qui, si la résolution pouvait être prise de n’acheter que nos marchandises, s’entendraient immédiatement pour nous tromper et nous rançonner sur le prix, la mesure et la qualité, et n’ont jamais pu encore se décider à faire une honnête proposition de trafic loyal, malgré de fréquentes et vives invitations.

 

C’est pourquoi, je le répète, que personne ne me parle de ces expédients et autres semblables, jusqu’à ce qu’il ait au moins quelque lueur d’espoir qu’on essaiera de tout cœur et sincèrement de les mettre en pratique.

 

Mais, quant à moi, las de voir offrir, depuis maintes années, une foule de futiles et oiseuses visions, je désespérais entièrement du succès, lorsque je suis tombé par bonheur sur cette proposition, qui, outre qu’elle est tout à fait neuve, a quelque chose de solide et de réel, n’entraîne aucune dépense et exige peu de soins, est tout à fait dans nos moyens, et ne nous expose nullement à désobliger l’Angleterre. Car cette sorte de denrée ne supporte pas l’exportation, cette viande étant d’une consistance trop tendre pour rester longtemps dans le sel, quoique peut-être je puisse nommer un pays qui ne demanderait pas mieux que de manger notre nation tout entière sans cet assai­sonnement.

 

Après tout, je ne suis pas tellement coiffé de mon idée que je rejette toute proposition,  faite par des hommes sensés, qui serait jugée aussi innocente et peu coûteuse, aussi facile et efficace. Mais avant qu’on en mette une de cette espèce en concurrence avec la mienne, et qu’on en présente une meilleure, je désire que son auteur, ou ses auteurs, veuillent bien consi­dérer mûrement deux points : premièrement, dans la condition où sont les choses, comment ils seront en état de trouver le vivre et le couvert pour cent mille bouches et dos inutiles; et, deuxièmement, comme il existe dans ce royaume un million de créatures à figure humaine que tous leurs moyens de subsistance mis en commun laisseraient en dette de  deux millions de livres sterling, ajoutant ceux qui sont mendiants de profession à la masse de fermiers, cottagers et journa­liers avec femmes et enfants, qui sont mendiants de fait, j’invite les hommes politiques à qui mon ouver­ture déplaira, et qui auront peut-être la hardiesse de tenter une réponse, à demander d’abord aux parents de ces mortels, si, à l’heure qu’il est, ils ne regarde­raient pas comme un grand bonheur d’avoir été ven­dus pour être mangés à l’âge d’un an, de la façon que je prescris, et d’avoir évité par là toute la série d’infortunes par lesquelles ils ont passé, et l’oppres­sion des propriétaires, et l’impossibilité de payer leur rente sans argent ni commerce, et le manque de moyens les plus ordinaires de subsistance ainsi que d’un toit et d’un habit pour les préserver des intem­péries du temps, et la perspective inévitable de léguer un tel sort, ou des misères encore plus grandes, à leur postérité jusqu’à la consommation des siècles.

 

Je déclare, dans la sincérité de mon cœur, que je n’ai pas le moindre intérêt personnel à poursuivre le succès de cette œuvre nécessaire, n’ayant d’autre motif que le bien public de mon pays, que de faire aller le commerce, assurer le sort des enfants, soulager les pauvres, et procurer des jouissances aux riches. Je n’ai plus d’enfant dont je puisse me proposer de tirer un sou, le plus jeune ayant neuf ans, et ma femme n’étant plus d’âge à en avoir.

 

 

***

 
Par Mr Vandermeulen
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Jeudi 10 janvier 2008
 
 

 

MODESTE PROPOSITION
pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande
d’être à charge à leurs parents ou à leur pays
et pour les rendre utiles au public
Par

Jonathan Swift

3

swift3.jpg Quelques personnes portées au découragement sont fort inquiètes de ce grand nombre de pauvres gens, qui sont âgés, malades ou estropiés, et j’ai été prié de cher­cher dans ma tête ce que l’on pourrait faire pour sou­lager la nation d’une si lourde charge. Mais je ne suis pas le moins du monde embarrassé à ce sujet, car il est bien connu qu’ils meurent et pourrissent chaque jour de froid et de faim, de saleté et de vermine, aussi vite qu’on peut raisonnablement s’y attendre. Et quant aux jeunes journaliers, leur état aujourd’hui donne presque autant d’espérance : ils ne trouvent pas d’ouvrage et par conséquent dépérissent faute de nourriture, à un degré tel que si, par hasard, on leur confie le plus simple travail, ils n’ont pas la force de le faire; et ainsi le pays et eux-mêmes sont heureusement délivrés des maux à venir.
Cette digression est trop longue, et je reviens à mon sujet. Je crois que les  avantages  de ma  proposition sont évidents et nombreux, ainsi que de la plus haute importance.
 

 

Premièrement, comme je l’ai déjà fait observer, elle diminuerait considérablement le nombre des papistes dont nous sommes inondés tous les ans, car ce sont les plus grands faiseurs d’enfants de la nation, aussi bien que ses plus dangereux ennemis; et s’ils restent au pays, c’est afin de livrer le royaume au Prétendant, espérant profiter de l’absence de tant de bons protes­tants, qui ont mieux aimé s’expatrier que de rester chez eux et de payer la dîme à un curé épiscopal contre leur conscience.

 
 

Deuxièmement. Les plus pauvres tenanciers auront quelque chose à eux que la justice pourra saisir et affecter au paiement de la rente de leur propriétaire, leur blé et leur bétail étant déjà saisis et l’argent une chose inconnue.

 
 

Troisièmement. Attendu que l’entretien de cent mille enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins de dix shillings par tête et par année, l’avoir de la nation s’accroîtra par là de cinquante mille livres par an, outre le profit d’un nouveau plat introduit sur les tables de tous les gens riches du royaume qui ont quelque délicatesse de goût; et l’ar­gent circulera parmi nous, l’article étant entièrement de notre cru et de notre fabrication.

 
 

Quatrièmement. Les producteurs réguliers, outre le gain annuel de huit shillings sterling par la vente de leurs enfants, seront quittes de leur entretien après la première année.

 
 

Cinquièmement. Cet aliment amènera aussi beau­coup de consommateurs aux tavernes, où les cabaretiers auront certainement la précaution de se procurer les meilleures recettes pour l’accommoder dans la perfection, et, conséquemment, auront leurs maisons fréquentées par tous les beaux messieurs qui s’estiment fort justement en raison de leurs connaissances en cuisine; et un cuisinier habile, qui sait comment on engage ses hôtes, saura bien rendre celle-ci aussi coû­teuse qu’il leur plaira.

 
 
 
 

Sixièmement. Ce serait un grand stimulant au mariage, que toutes les nations sensées ont encouragé par des récompenses ou imposé par des lois et des pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des mères pour leurs enfants, lorsqu’elles seraient sûres d’un établissement pour ces pauvres petits, soutenus en quelque chose aux frais et au profit du public. Nous verrions une honnête émulation entre les femmes mariées à qui apporterait au marché l’enfant le plus gras. Les hommes deviendraient aussi aux petits soins pour leurs femmes en état de grossesse qu’ils le sont aujourd’hui pour leurs juments, leurs vaches et leurs truies prêtes à mettre bas, et ils ne les menace­raient plus ni du poing ni du pied (comme ils en ont trop souvent l’habitude), de peur d’avortement.
On pourrait énumérer bien d’autres avantages. Par exemple, l’addition de plusieurs milliers d’animaux à notre exportation de bœuf en baril, la consommation plus abondante de la chair de porc, et un perfection­nement dans la manière de faire de bon lard, dont nous manquons si fort, par suite de la grande destruc­tion des cochons de lait, qui se servent trop souvent sur notre table, et qui ne sont nullement comparables, comme goût et comme magnificence, à un enfant d’un an, gras et d’une belle venue, qui, rôti tout entier, fera une figure considérable à un repas de lord maire, ou à tout autre festin public. Mais cela et beaucoup d’autres choses, je n’en parle pas, tenant à être bref. En supposant qu’un millier de familles de cette ville achèteraient régulièrement de la viande d’en­fant, indépendamment de ce qui s’en consommerait dans les parties de plaisir, particulièrement aux noces et baptêmes, je calcule que Dublin en prendrait envi­ron vingt mille par an, et le reste du royaume (où probablement il se vendrait un peu meilleur marché), les quatre-vingt mille autres.

Par Mr Vandermeulen
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  • : Né en 1925 à Saint-Pol-Sur-Ternoise, Léopold Ferdinand D. Vandermeulen s’est surtout fait connaître dans les milieux pédagogiques francophones pour son célèbre programme éducatif « Savoir Pour Tous », lié principalement à La Petite Bibliothèque des Cultures Contemporaines (PBCC), collection d’ouvrages de vulgarisation à l’usage des jeunes, dont il est le fondateur et le principal Directeur depuis 1968.
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