De la cohérence culturelle

Publié le par Mr Vandermeulen

En 2004, Bernard Lahire, dont on a déjà causé dans ces couloirs, inaugurait sa somme intitulée La culture des individus par un constat qui lui paraissait important de souligner : « On prête au philosophe Ludwig Wittgenstein un goût quasi enfantin pour les histoires policières et les baraques foraines et l’on sait que Jean-Paul Sartre aimait regarder des westerns à la télévision et préférait les romans de la « Série noire » aux ouvrages de Wittgenstein. Simples coquetteries de philosophes ? Rien n’est moins sûr. Ce qui étonne dans ces histoires, c’est le décalage entre les portraits que l’on dresse d’eux en philosophes et ce que l’on apprend par ailleurs de leurs pratiques et de leurs goûts culturels. Mais on se tromperait en considérant qu’il s’agit d’exceptions statistiques qui confirment la règle générale de « cohérence culturelle. » Et la citation célèbre de Wittgenstein de prendre toute sa dimension après cela : « Descends toujours des hauteurs arides de l’intelligence vers les vertes vallées de la bêtise ». Comme on imagine bien M. Wittgenstein se laissant rouler de ses faîtes par le versant verdoyant et abrupt de la vallée des bêtises… hop-là, rouli-roula, le dernier en bas est un cancrelat.
Ils sont amusants ces stéréotypes quand ils sont dévoilés et mis à nu, c’est du moins ce qu’il faut croire. Lorsque Clément Rosset, grand pourfendeur du romantisme, nous fait part dans un récent entretien d’une anecdote qui va « à l’encontre » de l’image que l’on se fait du philosophe Michel Foucault, n’est-on pas en droit d’imaginer que les motivations de M. Rosset s’inscrivent malgré lui dans la même réflexion initiée par M. Lahire ? : « Nous avons été, Foucault et moi, nous dit M. Rosset, harcelés par une dame atteinte d’une psychose érotomaniaque. Elle assistait à nos cours, nous suivait dans la rue, nous inondait de lettres. Après que Michel Foucault a réussi à s’en débarrasser, elle s’est rabattue sur moi. Au bout d’un moment, ne sachant comment m’en dépêtrer, je suis allé lui demander conseil. Et il m’a répondu, sur le ton de l’évidence : Bah… Dans ces cas-là, il n’y a qu’une seule solution : les flics ! »
Pour un penseur tel que Foucault, dont l’image est censée nous rendre un esprit construit et harmonieux, qui préférait les fous aux matons et aux policiers, on avouera que M. Rosset tente pour le moins d’écorner notre vision. Paul Veyne, l’immense historien de la Rome et de l’Antiquité, lui aussi grand ami de Foucault, ne s’empêche aucunement de poursuivre dans cette envie de bousculer les idées reçues, lorsque l’auteur de Foucault révolutionne l’histoire, revient dans un second ouvrage paru en 2008, Foucault, sa pensée, sa personne, sur le fait inattendu selon certains, que Foucault ne fut jamais un révolutionnaire et que sa haine envers François Mitterrand l’avait engagé dans un livre, dont seule sa mort arriva à contredire le projet, qui se voulait une charge sévère à l’encontre des Socialistes français. « La révolution, nous enseigne Veyne, la société idéale, toutes ces généralités fumeuses ne l’intéressaient absolument pas. Ce n’étaient pour lui que balivernes et fariboles ».
Le grand éditeur Pierre Nora, quant à lui, en se rappelant de son amitié pour Foucault, disait dernièrement à propos de lui : « Il savait tellement bien ce qu’il faisait, il était tellement machiavélique, c’était un stratège à l’état pur. Il savait très bien de qui il fallait obtenir un article, de qui il ne fallait pas l’obtenir. […] Ce qui m’éloignait de lui, je m’excuse de dire une phrase aussi provocatrice, c’était son indifférence à la vérité, qui pour un philosophe, me choquait personnellement. Il avait un problème avec la vérité, d’ailleurs il n’a parlé que de la vérité. Et pour moi il y a quand même chez cet homme qui a tellement investi de lui-même, de son rapport au monde, de sa difficulté à être, de sa sexualité personnelle dans son œuvre, une forme de dénégation profonde. Il avait un vrai problème avec la vérité. D’autant que c’était un homme – et cela fait partie de son brillant – c’était un homme à effets. Ca comptait plus que tout. L’effet qu’il faisait, au sens fort, il avait un besoin d’être, un besoin d’exister, un besoin de briller, un besoin de faire de l’effet ; il le savait lui-même. [...] Je crois d’ailleurs, pour le dire avec vanité, que je suis le seul vivant qu’il cite en note d’un de ses livres. Mais je ne suis pas sûr que même ça, cela n’a pas été un calcul. C’était une grâce qu’il faisait à son éditeur, c’était une façon de le remercier, parce qu’après tout, j’ai tout publié de lui ».     
Apprendre que M. Foucault soit capable d’appeler la police, qu’il était un triste stratège ou qu’il qualifiait son monde estudiantin de Vincennes de « gens à demi-fous », ou que M. Wittgenstein puisse apprécier James Hadley Chase sont des faits qui sont censés nous étonner car ces deux cas s’écartent de la « cohérence culturelle » comme de la « cohérence intellectuelle », habitudes de pensée par lesquelles la majorité des gens est supposée entrevoir les collectifs d’individus tels que les philosophes.
Ce bon Robert Musil, qui, s’il fallait élire un étalon, serait peut-être celui qui se rapprocherait le plus de l’idée que l’on se fait d’un être habité par la « cohérence culturelle », disait quant à lui, à propos de la bêtise qui l’intéressait tant : « L’intelligence scientifique avec sa conscience stricte, son absence de préjugés et sa volonté de remettre chaque résultat en question fait dans une zone d’intérêt de second plan ce que nous devrions faire dans les problèmes de la vie » [1].

[1] Musil - Essais p.64

Publié dans Leçons du groupe C

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Commenter cet article

Docteur C 28/05/2010 17:24


Ce blog a beau être décédé, dansons encore un peu sur son cadavre. La récente lecture d'un livre m'a fait resonger à ce bête coup de sang. Je viens donc recommander à toute âme errante tombant sur
ces bafouilles la lecture du délicieux " Longévité d'une imposture : Michel Foucault, suivi de Foucaultphiles et foucaulâtres" de Jean-Marc Mandosio, livre édité par Les éditions de l'Encyclopédie
des nuisances, et paru en mars 2010. Car rien n'est a priori hors du champ de la critique, tout dépend de la qualité d'icelle, et je confesse que Mandosio argumente et écrit remarquablement bien.


Mr Vandermeulen 03/06/2008 14:35

Je vous mets +5 en comportement, C.
Bravo !

Docteur C 03/06/2008 14:08

Bon... je coupe l'adresse en deux.

Vous pouvez aussi supprimer mon commentaire..

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/06/03/palme-d-or-pour-une-syntaxe-defunte
-par-alain-finkielkraut_1053101_3232.html?xtor=RSS-3232

Docteur C 03/06/2008 14:04

Je ne fais pas passer cet écrit en cachette à mes camarades. Je viens sur l'estrade et je le lis à haute voix, en articulant bien.

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/06/03/palme-d-or-pour-une-syntaxe-defunte-par-alain-finkielkraut_1053101_3232.html?xtor=RSS-3232

Mr Vandermeulen 17/05/2008 11:44

Eh bien ! On s'absente cinq minutes à la stencyleuse et ça discute dans mon dos !! Attention les C ! Si je vous y reprends, c'est la retenue !