Contre la bande dessine de Jochen Gerner (2)

Publié le par Mr Vandermeulen

Rappelons brièvement les trois points essentiels qui font la théorie du détournement situationniste et qui ne sont probablement pas étranger à Jochen Gerner :

1) Au sens large du terme, le détournement est une remise en jeu globale.

2) Les deux lois fondamentales du détournement sont la perte d’importance, allant jusqu’à la déperdition de son sens premier, de chaque élément autonome détourné ; et en même temps, l’organisation d’un autre ensemble signifiant qui confère à chaque élément sa nouvelle portée.

3) Le détournement est un jeu dû à la capacité de dévalorisation. Tous les éléments du passé culturel doivent être réinvestis ou disparaître.

Ce qui est fascinant quand on lit Contre la bande dessinée de Jochen Gerner c’est de s’imaginer comment notre homme s’y est pris pour réaliser son œuvre. Il a dû, comme le préconisait Erasme dans son De duplici copia, « lire un crayon à la main ». Lorsqu’il parcourait les pages qui faisaient sa matière première, certainement Gerner lisait-il des choses qu’il soulignait, détourait, marquait, accrochant tel ou tel passage à son tableau de chasse. Ce travail, préliminaire à la réalisation de ses planches de bande dessinée, lorsqu’il marquait de pointillés ce que ses grands ciseaux découperont bientôt et qu’il recollera plus tard dans son objet de création, ressemble à s’y méprendre à une reconnaissance militaire. Tableau de chasse, reconnaissance militaire… Et si notre bon Jochen Gerner était tout compte fait un nouveau garde chasse de la bande dessinée ? Comme je vois que vous me regardez tous avec vos yeux ronds et candides, j’aimerais à ce propos vous raconter la belle histoire du garde-chasse relatée par Antoine Compagnon dans son excellent livre La seconde main ou le travail de la citation, œuvre majeure dont j’ai emprunté les idées pour élaborer ma leçon.

Extrait :

« J’ai une bibliothèque uniquement à mon usage, et que je ne propose pas en exemple. Je circule beaucoup dans la journée, et le soir j’aime à me reposer dans le coin de mes livres. C’est mon refuge; une tanière dont j’ai effacé toutes traces de pas devant la porte, j’y suis chez moi. Il y a des livres de toutes sortes; mais, si vous alliez les ouvrir, vous seriez bien étonné. Ils sont tous incomplets ; quelques-uns ne contiennent plus dans leur reliure que deux ou trois feuillets. Je suis d’avis qu’il faut faire commodément ce qu’on fait tous les jours; alors je lis avec des ciseaux, excusez-moi, et je coupe tout ce qui me déplaît. J’ai ainsi des lectures qui ne m’offensent jamais. Des Loups, j’ai gardé dix pages; un peu moins du Voyage au bout de la nuit. De Corneille, j’ai gardé tout Polyeucte et une partie du Cid. Dans mon Racine, je n’ai presque rien supprimé. De Baudelaire, j’ai gardé deux cents vers et de Hugo un peu moins. De La Bruyère, le chapitre du « Cœur » ; de Saint-Evremond, la conversation du père Canaye avec le maréchal d’Hocquincourt. De Mme de Sévigné, les lettres sur le procès de Fouquet ; de Proust, le dîner chez la duchesse de Guermantes ; « Le matin de Paris » dans la Prisonnière. » Ainsi répondait un agent forestier à l’enquête d’une revue littéraire auprès de ses lecteurs1. « Je lis avec des ciseaux, excusez-moi, et je coupe tout ce qui me déplaît. » Aveu terrible, intolérable : dire crûment et écrire noir sur blanc la petite cuisine à laquelle chacun se livre dans l’intimité de son cabinet, omettre les formes à ce point. Quelle sauvagerie d’homme des bois!

L’anathème ne se fit pas attendre, il fut lancé par un éminent critique parisien : « On conçoit fort bien qu’un intellectuel ait des préférences marquées et fasse choix de certains écrivains parmi d’autres, se constitue même une anthologie à son usage. Mais on a du mal à comprendre cet homme qui se fabrique une bibliothèque de débris2. » Et Céline reprit, avec moins de prétention sans doute : « Nous voici tous grands morts et minuscules vivants, déculottés par le terrible garde-chasse. Il ne nous pardonne pas grand-chose dans notre magnifique vêture (acquise avec tant de peines !). Un tout petit essentiel ! Ah ! le véridique ! [...] L’homme des bois ne rigole pas. [...] Il ne s’agit plus d’amusettes, l’homme au ciseau va me couper tout ce qui me reste3. »

De quoi s’était rendu coupable l’agent forestier pour que sa lettre fît tant de bruit dans la capitale? Quelle différence entre sa bibliothèque et une anthologie, un manuel scolaire ? Il s’était débarrassé du déchet, il avait crié la vérité de la lecture comme excitation et dilacération, il pratiquait cette vérité brute et passait à l’acte sur les livres. « Le véridique », dit bien Céline. Car cela ne se dit pas, ne se fait pas. Lire un crayon à la main, recopier dans son calepin, cela est bon et bien. Mais découper et surtout jeter, mettre le reste aux ordures, quelle inconvenance ! Or au fond, pour l’essentiel, c’est la même chose. L’essentiel de la lecture est ce que je découpe, ce que j’excite ; sa vérité est ce qui me plaît, ce qui me sollicite. Mais comment les faire coïncider ? La citation est l’illusion d’une coïncidence entre la sollicitation et l’excitation, illusion poussée à l’extrême chez l’agent forestier, symptôme de la lecture comme citation. Il fallait le faire taire, car l’homme aux ciseaux est le seul vrai lecteur. Valéry avouait : « Je lis avec une rapidité superficielle, prêt à saisir ma proie. » Il est vrai qu’il ajoutait aussitôt : « Je tente d’écrire de telle sorte que, si je me lisais, je ne pourrais lire comme je lis 4. » Sans doute n’eût-il pas non plus aimé qu’on fit l’homme aux ciseaux dans ses livres.

 

1. Le Bulletin des lettres, 14, Lyon, 25 janvier 1933, p. 10-11. L’affaire est rapportée dans Cahiers Céline (J.-P. Dauphin et H. Godard), 1, Paris, Gallimard, 1976, p. 52-54.

2.  Zavie, « L’exemple à ne pas suivre », L’Intransigeant, 4 mars 1933; Cahiers Céline, 1, op. cit., p. 53.

3.  Céline, « Postface au Voyage au bout de la nuit. Qu’on s’explique... », Candide, 10e année, n° 470, 16 mars 1933, p. 3 ; Cahiers Céline, 1, op. cit., p. 54-55.

4.  P. Valéry, Cahiers, Paris, La Pléiade, 1973, t. I, p. 249.

Avec ses ciseaux de garde chasse, Gerner ne serait-il pas le bédéiste d’un type nouveau, cherchant l’essence de son discours, quelques part entre Montaigne, Asger Jorn et BD Paradisio ? Commandez toute affaires cessantes Contre la bande dessinée de Jochen Gerner chez votre libraire favori, mes petits, et faites-vous votre opinion personnelle !

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Commenter cet article

Mr Vandermeulen 22/05/2008 09:39

Vous feriez, pour le coup, un sacré garde chasse, cher Li-An. Et vous auriez le Droit avec vous, oui. La Justice est très souvent amorale...

Li-An 21/05/2008 23:41

Est-ce que l'on a le droit de découper cet album pour ne garder que quelques morceaux ?

Mr Vandermeulen 23/04/2008 11:04

Oui, Antoine Compagnon est un grand spécialiste de Proust, mais aussi de la littérature française en général, de Benda à Thibaudet en passant par Montaigne jusqu'à Barthes. On lui doit les dernières éditions de Proust en Pléiade et les éditions folio que vous avez lu, mon cher Ambre, ne sont, il me semble, ni plus ni moins les facsimilés de cette édition. D'où le Garamond et les ligatures en folio poche... L'opération a été rééditée pour d'autres titres, je pense, comme celle de la grande Histoires des Religions.

AMBRE 23/04/2008 10:46

C'est le "Antoine Compagnon" qui a édité la Recherche de Proust en poche ? ces épais volumes de la collection Folio en beau Garamond m'ont accompagné pendant longtemps. Pour rester dans l'inconvenance : je ne les ai pas découpé, mais les ai lu dans le métro parisien, dans une foule compressée, secoué en tous sens, entouré d'un bruit incessant et de remugles épais. J'y ai pris un grand plaisir, et jamais un ouvrage écrit n'a pris autant d'importance pour moi, n'a dégagé autant de vérité, que dans cet environnement hostile et a priori incompatible avec lui.