De la vocation

Publié le par Mr Vandermeulen


Alphonse Allais - Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige - 1884

Je ne résiste pas, mes petits artistes en herbe (je sais que vous êtes nombreux à venir me lire en cachette), à vous faire partager une petite fantaisie d'Alphonse Allais qui fut publiée dans Le Chat Noir, le 26 mars 1887 et qu'il titra Vocation. C'est l'une de mes préférées, et j'y vois dans la moralité une très belle justesse que je vous invite tous à épouser ; mais certainement est-ce déjà fait...


VOCATION

A Jules Jouy.


- Et toi, Lapeluche, comment ça t'est-il venu, la vocation ?
- Oh, moi, la vocation, vous savez...
Et Lapeluche se renversa dans sa chaise et tira de sa bonne pipe quelques volutes bleutées qu'il envoya au plafond, en homme à qui la vocation... vous savez...
C'était après dîner, entre peintres.
On venait d'envoyer ses tableaux au Salon. Bon ou mauvais, ça y était. Quel débarras. Et on n'avait plus qu'à attendre le vernissage, de pied ferme.
La fièvre de la dernière heure était passée. On avait bien dîné et l'on causait, les coudes sur la table.
Tous s'étaient raconté comment leur était né le goût de la peinture. Pour changer, c'est toujours la même histoire. Tout petit, on dessine des bonshommes. Adolescent, on déclare à la famille qu'on veut se faire artiste. La famille résiste. Tiraillement. Triomphe final. Grand art. Apothéose.
Seul, Lapeluche, le flegmatique Lapeluche, n'avait rien dit. Les autres insistèrent.
- Oui, Lapeluche, qui est-ce qui t'a amené à faire de la peinture ?
- C'est une bien curieuse histoire. Je peux vous la conter, maintenant que je suis hors concours; mais c'est entre nous, n'est-ce pas? Au collège, continua Lapeluche, je n'ai jamais dessiné un bonhomme sur mes cahiers, pas même à la classe de dessin. D'ailleurs, j'avais ingénieusement transformé la classe de dessin en séance d'escrime. Je « tirais » avec mon voisin, enfant de troupe pour qui l'épée n'avait pas de secrets.
Les fleurets étaient remplacés par nos règles, et j'en cassais quarante par an.
Notre professeur, un vieux singe myope, n'y voyait que du bleu, et toute l'année, me corrigeait imperturbablement un vieux dessin où mon talent n'était pour rien.
Sorti du collège, je ne sentis se manifester en moi aucune vocation artistique.
Pour complaire à ma famille, je fis mon droit. Un jour, il y a juste six ans, je flânais dans les Champs-Elysées, quand une clameur formidable et ininterrompue m'attira vers le Palais de l'Industrie.
C'était, comme aujourd'hui, le dernier jour pour l'envoi au Salon. Vous connaissez la petite fête. Je m'approchai.
Une foule énorme stationnait aux abords de la porte. On acclamait les arrivants avec un entrain formidable. C'était très gai dehors, mais à l'intérieur...
J'apercevais les escaliers encombrés par une cohue de joyeux rapins.
Le bruit qui nous arrivait aux oreilles était indéfinissable. Imaginez-vous un éclat de rire qui serait en même temps un éclat de foudre, et qui ne s'interromprait pas durant six heures.
Mon Dieu, comme j'aurais voulu entrer.
Mais voilà, il fallait être porteur d'un dessin ou d'une toile.
Mon parti fut bientôt pris.
D'un bond, je fus dans le faubourg Saint-Honoré, à la recherche d'un marchand de tableaux. Je n'en trouvai point dans le voisinage, mais à la devanture d'un épicier, une œuvre d'art frappa mes yeux.
C'était une façon de grande chromo sur toile superbement encadrée.
- Combien ce tableau ? dis-je au marchand.
- Il n'est pas à vendre, monsieur, nous l'offrons en prime à tout acheteur de vingt-cinq kilos de macaroni.
- Et combien les vingt-cinq kilos de macaroni ?
- Tant.
- Bon, voilà. Vous m'enverrez le macaroni chez moi, j'emporte le tableau.
Et je pus pénétrer dans l'asile des bruyantes délices.
Mon acquisition représentait une façon de pâturage, avec d vaches, des chevaux et une profusion de moulins à vent. Il y avait même un cochon, un pauvre cochon tout seul, qui semblait joliment s'embêter. Dans le fond, une bande bleue que j'ai toujours supposée figurer la mer.
Mon entrée au Palais de l'Industrie fut saluée de bruyantes acclamations. On m'appela Troyon.
Quelques-uns, par allusion à mes vaches, en imitèrent le meuglement. D'autres furent surtout intéressés par les moulins à vent. Avec un ensemble que je suis le premier à reconnaître, on entonna le chœur :

Meunier, tu dors, ton moulin va trop vite,
Meunier, tu dors, ton moulin va trop fort.

Un employé reçut mon tableau sans broncher, et me donna un petit carré de papier administratif que je remplis avec mon nom, mon adresse, etc.
J'appelai l'œuvre : Environs de Rotterdam (Pays-Bas) et je me joignais à la bande tumultueuse de nos gloires futures.
Quelques semaines plus tard, j'avais presque oublié cette aventure, lorsque je reçus un pli, timbré du ministère des Beaux-Arts, et conçu à peu près dans ces termes : Monsieur, j'ai le plaisir de vous annoncer que le tableau que vous avez envoyé au Salon, intitulé : Environs de Rotterdam (Pays-Bas), a été admis et classé sous le n° tant.
Je crus à une erreur, et je m'amusai beaucoup de cette communication.
Le jour du vernissage arriva. J'achetai le livret.
Mon nom s'y étalait, avec mes prénoms et mon lieu de naissance.
Je courus au numéro indiqué.
Il n'y avait pas d'erreur.
C'étaient bien mes vaches, c'étaient bien mes moulins à vent, c'était bien mon cochon.
Et sur la cimaise, encore.
Des journaux parlèrent de mon pâturage, avec éloges. Je fus même éreinté par quelques-uns.
Albert Wolff le jugea « un début plein de promesses ».
Et j'eus une mention.
Il n'en fallait pas plus.
Je crus moi-même que c'était arrivé, et je me mis à dessiner et a peindre réellement, avec frénésie. Vous voyez que cela ne m'a pas trop mal réussi.
Comme la destinée tient à peu de chose !
Le revers de la médaille, conclut Lapeluche mélancoliquement, c'est que si j'ai acquis le goût de la peinture, j'ai perdu celui du macaroni.
Vingt-cinq kilos. Vous n'avez pas idée de ce que c'est long à filer.
Et c'est grand dommage, parce que je l'aimais bien.


Publié dans Analyse de texte

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Mr Vandermeulen 21/04/2008 10:09

Mes enfants, je vous invite tous à vous rendre chez M. Sardon, qui est un très grand pataphysicien, vous apprendrez plein de belles choses, c'est certain. Mais si vous trouvez qu'il sent un peu fort le vin ou la bière brune, et qu'il vous incite à vous exprimez sur vos goûts en matière de catch féminin, évoquez tout de suite une interro de mathématiques et courrez me retrouver.

Sardon 20/04/2008 22:53

Bien, puisque c'est ainsi je retourne dans mon antre pour y ourdir un truc.

Le Génie du Mal


Germaine Tillion et Simone de Beauvoir se battent contre le fascisme et nues dans de la marmelade de coing sur http://le-tampographe-sardon.blogspot.com/

Mr Vandermeulen 20/04/2008 22:32

Ah ! ne commencez pas, Sardon ! Avec vos noyades de chatons et votre ton déplacé, vous allez faire peur à mes enfants !

Sardon 20/04/2008 21:21

Cher ami Belge.
Ton blog manque singulièrement de femmes nues qui se massent les seins. A croire qu'il ne s'agirait pas d'un site pornographique mais d'un truc sur la bédé. Pourtant internet c'est bien un gigantesque livre de cul, non?

La sex Tape du Fuhrer est sur
http://le-tampographe-sardon.blogspot.com/

Mr Vandermeulen 20/04/2008 15:34

Ah ça ! On les connaît, ceux qui coktailent plus qu'ils ne publient ! Et c'est heureux qu'on ne les blâme pas. On n'est jamais aussi bon que lorsqu'on se fait rare...