Contre la bande dessine de Jochen Gerner (1)

Publié le par Mr Vandermeulen

 

Magnifique lecture que ce nouvel ouvrage fondamental de Jochen Gerner, Contre la bande dessinée, choses vues et entendues. Vous le savez, mes chéris, au temps où je chroniquais parfois quelques livres de bande dessinée sur le site de Jade, je n’ai jamais gâché mon plaisir à vous parler des merveilleux moments de lectures que m’ont déjà procurés les livres de cet immense auteur. Je ne chronique pratiquement plus de bandes dessinées, parce que le temps me manque et que je n’en lis plus assez, mais la sortie d’un nouveau Gerner m’impose de bouleverser mes habitudes et de vous inciter à vous ruer (usons d’expression de notre temps !) sur ce nouveau chef-d’œuvre d’intelligence et de beautés. Comment, d’ailleurs, ne pas succomber à l’originalité de cet auteur délicat qui ose clore une bande dessinée sur une citation du Contre Sainte-Beuve de Proust, ce petit texte qui fit un bruit quand il fut publié bien après la mort de son auteur, plus de quarante années après sa rédaction en 1908… Mais une chose à la fois. Et posons-nous la question de qu’est-ce que ce Contre la bande dessinée ? Car il ne s’agit pas, comme vous devez vous en douter avec Gerner, d’une bande dessinée classique, comme on l’entend généralement. C’est pour cela que l’on apprécie l’animal, d’ailleurs, parce qu’il nous propose toujours des formes et des narrations différentes et originales. Cette nouvelle publication pourrait être définie en quelque sorte comme un superbe cut-up, où, si l’on préfère, un détournement, dans la continuité de la grande tradition situationniste : nous sommes avec Contre la Bande dessinée en face d’un ouvrage qui s’autorise l’appropriation de textes et d’images, comme lorsque les aventuriers du situationnisme s’amusaient, dans la lignée des poèmes bruitistes de Richard Huelsenbeck et plus tard des poèmes phonétiques d’Isidore Isou, à retourner le langage de l’oppression contre lui-même – ce fameux langage dont Roland Barthes nous a dit qu’il n’est ni réactionnaire, ni progressiste mais tout simplement fasciste ; « car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire », idée, reprise et approfondie, vous le savez, mes chouchous, par Michel Foucault.  « Le problème du langage, claironnait-on gaiement dans le huitième numéro de l’I.S., est au centre de toutes les luttes pour l’abolition ou le maintien de l’aliénation présente ; inséparable de l’ensemble du terrain de ces luttes. Nous vivons dans le langage comme dans l’air vicié ». [1] Aussi, ce bon Jochen Gerner, avec sa formidable BD, poursuit l’élan du détournement et nous en fait découvrir les nouvelles perspectives. Car, oui, Gerner, comme le précise son sous-titre choses vues et entendues, se situe dans l’espace immense du déjà dit, monde fascinant qu’affectionnait déjà le grand Montaigne en son temps, lorsqu’il s’adressait à ses contemporains du XVIe siècle en déclarant : « Nous ne faisons que nous entregloser ». [2]

Par son travail de citation Gerner établit un inventaire de ce que la bande dessinée peut représenter dans le monde des signes et des images, un tour de la question pourrait-on dire, qui, si aucun mot de ce Contre la Bande dessinée n’est de lui, il n’en demeure pas moins, paradoxe magnifique de ce type d’exercice, que ce livre est l’une de ses œuvres les plus intimes, le livre où Gerner n’aura jamais autant malmené sa pudeur à dire. Car, rappelons-le, mes enfants, le but en philosophie n’est pas forcément de penser par soi-même, on peut aussi devenir philosophe lorsqu’on est capable de penser par autrui. L’inspiration dans ce qu’elle peut avoir de pure relève-t-elle par ailleurs d’une totale hétéronomie ? La question est posée ! Comme le dit la délicieuse Marianne Massin lorsqu’elle commente son dernier livre La pensée vive, essai sur l’inspiration philosophique : « Quelque chose en philosophie s’est lentement asphyxié dans une histoire de la conquête de l’autonomie philosophique. L’alternative peut être dépassée, et la question de l’inspiration, c’est très exactement le fait, non pas d’être inspiré par, ce qui serait une transcendance, une extériorité, ce qui réduit le sujet pensant à une passivité et à une hétéronomie, mais c’est le fait d’être capable de s’inspirer de, de penser par soi-même, en pensant dans l’accueil de la pensée des autres. »

Oh ! mais la cloche sonne ! Bien ! le cours est terminé, à bientôt pour la suite, mes enfants. 


 

 

[1] Cet extrait est à prendre à titre tout à fait complémentaire, mes chéris, vous pensez bien que je ne vous conseillerai jamais la lecture de ce type de revues mal polycopiées qui se vendaient sous le manteau dans les couloirs des universités parisiennes lorsque j'y étais encore professeur.

[2] « Parler c'est tomber dans la tautologie » nous disait plus proche de nous, un grand aveugle argentin !

Publié dans Lectures

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Mr Vandermeulen 17/04/2008 15:30

Excusez-moi, les enfants, mais cette stupide interface overblog n'arrête pas de me rendre la vie difficile. Cette fois-ci ce sont mes phrases qui se sont mélangées en rendant mon texte incompréhensible. J'ai remis un peu d'ordre. Ce n'était pas une leçon pour le groupe D, je rassure.