Une vie, une œuvre, une page… L. D. Baldwin

Publié le par Mr Vandermeulen

 

J'inaugure ici une nouvelle série de leçons que j'ai intitulé Une vie, une oeuvre, une page et qui tentera de vous faire découvrir un auteur oublié ou que l'on ne lit plus beaucoup. Je commence avec une leçon consacrée à M. Baldwin, un peu par hasard à vrai dire, puisque ma secrétaire Mlle Van Wellebelle a malencontreusement laissé la fiche de ce livre sur le buvard de mon bureau.
Leland Dewit Baldwin (1898-1981) fut professeur d'histoire américaine à l'Université de Pittsburgh. Notre Pr. Baldwin fut également le directeur de la Western Pennsyvania Historical Survey, une association qui publia une dizaine d'ouvrages à la fin des années 1920 et 1930 sur l'histoire de l'ouest de la Pennsylvanie, dont notre Professeur était sans aucun doute l'une des plus grandes autorité mondiales (l'homme était précis et ne s'attribuait pas de tâches trop impossibles). 

 


Son seul écrit traduit en français, God's Englishman devenu L'Angleterre, nation élue, a paru  aux éditions suisses Delachaux & Niestlé en 1945, dans la délicieuse et très bien menée collection Civilisation & Christianisme. Il s'agit d'une étude de psychologie sociale qui se propose de définir le caractère national anglais et l'idéal humain qui inspire l'Empire britannique. Avec beaucoup d'application notre auteur en recherche les origines et le développement à travers l'histoire de la Grande-Bretagne. Les vues du Pr. Baldwin nous donnent de bonnes pages sur le développement du droit anglais ; sur l'influence dont la common law, essentiellement coutumière, a marqué tant la société que l'évolution politique ; sur le caractère original des religions anglaises, tant de l'anglicanisme que du Dissent ; ainsi que de l'importance de l'élément religieux ou du souci de culture morale dans la civilisation de l'ère victorienne. Mais les passages les plus intéressants se rencontrent lorsque notre professeur nous décrit la société anglaise contemporaine des années 1940, et en dessine minutieusement son « caractère national ». Je vous parle d'un temps que vous ne pouvez pas connaître, mes chéris, et où il était alors parfaitement légitime d'isoler un tel type national. Le Pr. Baldwin montre d'ailleurs, avec beaucoup de finesses, combien le tempérament des classes « inférieures », par exemple le cockney londonien, en est éloigné. Plus loin, il cite page 216 un article pénétrant du New States-man & Nation, paru au lendemain de la chute de Singapour : « Une tradition nationale, pendant des générations, a négligé l'intelligence et la science pour exalter les sports et ce qu'elle appelle le caractère. Voici le résultat ! »


Extrait :

L'homme de caractère

Le produit des public-schools fut cette fleur de la civilisation anglaise, 1' « homme de caractère », incarnation de cette devise que « les manières font l'homme ». Suivant en tout les usages, par milliers d'exemplaires, comme des statuettes sortant d'un moule, on le trouvait, officier de terre et de mer, fonctionnaire du Civil Service, dans les maisons de commerce et dans l'administration de l'empire. L'expression faciale d'un homme sortant des public-schools est, dit-on, aussi aisément reconnaissable que celle d'un Juif. Admirablement entraîné à la possession de soi, de manières impeccables, c'était le meilleur chef du monde. Il n'était jamais pressé, ou anxieux, jamais pris de court. Il croyait implicitement que si l'on croit pouvoir faire une chose, elle est faisable. Dominant les crises les plus graves par son extrême sang-froid, et par sa confiance en lui-même, généralement il en sortait maître des événements, sinon il mourait comme il convient à un ancien Etonien.
On voit facilement que, chez l'homme formé par les public-schools, se mêlaient l'aristocratie chevaleresque et la bourgeoisie puritaine. De la première viennent l'idéal du gentleman, l'im­portance donnée à l'aptitude au commandement, à l'aisance et la dignité de la tenue, le sentiment prédominant du style et une certaine tendance à recouvrir les éléments les plus profonds de la vie d'un voile de ritualisme. De la dernière, la chasteté et d'autres aspects de la possession de soi, comme le sens du devoir et la rigidité des préceptes intellectuels et moraux.

Les classes sociales

L'aristocratie anglaise prend sa source dans une classe de propriétaires fonciers, et aujourd'hui encore, l'idée d'aristocratie est presque inséparable de la terre. Elle était sans doute plus raffinée, même au début, que les rudes paysans saxons, mais il fallut des siècles de contact avec la chevalerie, la civilisation française, les écoles et les universités pour en faire des gentle­men. L'aristocratie authentique est ordinairement titrée, mais il y a des exceptions. Jusqu'au début du siècle dernier on pou­vait distinguer les couches supérieures de la classe moyenne en observant le langage et les manières, mais, grâce aux public-schools, il y a aujourd'hui peu de différence. La bourgeoisie se divise en deux sections mal définies. D'une part ceux qui sont arrivés, qui se distinguent par leur aisance et leur usage du monde. Ils ont des antécédents acceptables, vivent de leur fortune personnelle, ou d'une position en vue ; on les invite à des week-ends importants et ils pensent à se présenter au Parlement.
D'autre part, ceux qui affectent d'être à leur aise ne men­tionnent pas la profession de leur père, ne parlent pas de leur école - ou en portent la cravate avec ostentation - et sont quelquefois en difficultés avec la grammaire. Ils ont générale­ment été à des « grammar schools » où les caractéristiques des public-schools sont servilement imitées, et peut-être ensuite à des universités de grandes villes, mais pas à Oxford ou Cambridge. Ils ne peuvent retomber dans la classe ouvrière sans encourir le mépris et ne rencontrent guère d'accueil en cherchant à s'élever. Ils essaient de copier les tabous de la classe supérieure et cultivent une « voix sonore, ample, condes­cendante ». Ils quittent la chapelle méthodiste pour l'église anglicane, prennent le thé avec l'aristocratie locale et travaillent pompeusement avec elle dans des comités. Seuls parmi les Anglais ils sont dévorés par l'envie. Leurs vies sont plus ou moins déviées ou hantées ; ils ont un point de vue terriblement sérieux, même cynique, tout différent de « l'ironie à demi sérieuse » de ceux au-dessus et au-dessous d'eux. Leur seul réconfort est dans un effort furieux pour parvenir par leur travail et peut-être, avec de la chance, arranger un bon mariage pour leur fille et obtenir l'entrée à une bonne école pour leur fils.
II y en a, évidemment, davantage dans cette classe qui sont naturellement insouciants, ou qui n'ont pas d'ambitions mon­daines. Ils ne désirent pas devenir des gentlemen. Peut-être leurs croyances religieuses font-elles qu'ils regardent les angli­cans comme moralement inférieurs, et, tout en respectant et même en imitant les gens du monde dans certaines formes extérieures, ils ne désirent pas en faire partie. De tels hommes sont propriétaires de petites entreprises, professeurs dans des écoles sans renom ou des universités de grandes villes, hommes de loi ou médecins obscurs, ingénieurs ou écrivains de seconde zone, leaders travaillistes.
Les classes populaires sont encore plus diverses que l'aristo­cratie. Il n'y a pas eu d'influence formatrice commune parmi elles, aussi sont-elles essentiellement le produit du choc de l'âge moderne sur une vingtaine de régions très différentes par leur histoire et leur héritage racial. On a dit que les gens de la campagne sont plus lents et plus conservateurs que ceux des villes. En tout cas ils sont plus lents à perdre leur ancienne confiance dans l'aristocratie, et forment avec la bourgeoisie le soutien du parti conservateur.
Mais, somme toute, on est frappé de l'abîme qui sépare le haut du bas de l'échelle sociale, pas toujours à l'avantage du premier. L'homme du peuple pourrait en vérité appartenir à une autre race moins rigide ; avec l'importante infiltration actuelle de sang irlandais, ce sera bientôt le cas. Quoi qu'il en soit, l'Anglais du peuple n'est pas un pur nordique. Le vieux sang paléolithique et néolithique prend le dessus ; il semble que ce soient les méditerranéens qui survivent le mieux dans les villes comme paraissent le prouver les cockneys de Londres et les dockers de Liverpool. Les méditerranéens et les visages minces des Celtes envahissent les classes moyennes et supé­rieures ; le nordique se maintient surtout dans le Danelaw et dans les Dominions.
Dans les parties rurales de l'Angleterre, l'homme du peuple est généralement un anglican, quoiqu'il n'examine guère sa religion et montre pour elle une indifférence païenne. Il a des principes moraux qui représentent plutôt la sagesse tradition­nelle de la race qu'une théologie. Dans les villes, l'ouvrier peut être de famille non-conformiste, mais il n'est pas un puritain et veut jouir de la vie. L'ouvrier est amical avec les étrangers - non pas simplement poli - il aime se réunir et causer avec ses amis dans les « pubs ». Il rit largement, son humour rabelaisien est sans respect. Dépensier, surtout en boissons, la promptitude et la stricte véracité ne sont pas ses vertus cardinales. Il ne chérit pas les animaux comme les gens du château.
Il aime les sports et il a un penchant sentimental pour les spectacles de tout genre, surtout les cortèges et les couronne­ments. Indépendant, il ne supporte pas d'être patronné et se figera devant les gentlemen étrangers qui entrent dans sa partie du bar. Il n'admet pas qu'on se mêle de ses affaires et ne se mêle pas de celles des autres. Ceci ne s'applique pas au petit nombre de ceux qui sont prêts à ramper pour obtenir quelque chose ou à servir comme au XVIIIe siècle d'objet à la charité du lord et de la lady.
L'homme du peuple veut être honnête en se formant une opinion, mais son point de départ moral, quoique sans teinte religieuse, et son ignorance des faits, le handicapent. En outre, il est lent à changer et souvent têtu. Il est pourtant tolérant, n envie pas ceux qui sont plus fortunés que lui, et sa conscience de classe croît lentement, par les soins zélés d'extrémistes pro­fessionnels. Autant que l'aristocratie il semble avoir hérité la tradition saxonne de conflit et de changement graduel. Là gît l'espoir de l'Angleterre.

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