Des racines de l’écologie, L’écologie hitlérienne

Publié le par Mr Vandermeulen

Je sais que des élans naturels vous poussent à ne pas l'aimer beaucoup, mes chéris, mais certains livres de M. Luc Ferry ne sont pas aussi énervants que sa politique, lorsqu'il était un vilain et méchant ministre de l'éducation sous la présidence de M. Chirac. [1]
Bon, où en étais-je... Ah oui, Ferry... Eh bien, disais,-je, l'on doit à M. Ferry de très bons et même excellents ouvrages, tel que son Kant, par exemple, ou, et cela nous occupera un petit peu plus, son agaçant mais néanmoins intéressant Nouvel ordre écologique, ouvrage paru en 1992 et pour lequel il reçut le prix Médicis.
Bon, bien sûr, Luc Ferry, ce n'est pas Rosa Luxembourg, tout le monde l'aura compris. D'abord, Luc Ferry est un homme.
Mais vous savez, lire des auteurs de droite, cela ne peut être mauvais pour votre santé mentale, mes chéris, et puis, lire Ferry, c'est déjà lire, quelque part.
Hum ! Oui, bon ! Passons, je m'embrouille. [2]



[1] Qui a dit « Chirac, le regretté escroc » ?!!! Qui ??? Attention, hein ! sinon je sévis !! Et toi, Logan, cesse de glousser stupidement ! Tu ne sais même pas pourquoi tu ris, petit imbécile !!
[2] Et je ne vous parle pas des vues de M. Ferry sur la démocratie, dont les conclusions se rapprochent pour beaucoup, même si elles ne s'échafaudent pas de la même façon, des appréciations de MM. Gauchet et Žižek... Et puis vous savez, on peut apprécier les personnages les plus rigides et s'intéresser aux idéalistes les plus fameux, tenez, prenez ce bon Max Gallo, vous savez, celui qui ressemble au méchant monsieur dans Roger Rabbit, eh bien il nous a bien offert des biographies (heu... hagiographies, disons) du terrible Saint Bernard comme de l'obstinée Mme Luxembourg...



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Extrait :
« Im neuen Reich darf es keine Tierquälerei mehr geben » (Dans le nouveau Reich il ne devra plus y avoir de place pour la cruauté envers les bêtes). Extraits d'un discours d'Adolph Hitler, ces propos sympathiques inspirent l'imposante loi du 24 novembre 1933 sur la protection des animaux (Tierschutzgesetz). Selon Giese et Kahler, les deux conseillers techniques du ministère de l'Intérieur chargés de rédiger le texte législatif, c'est ce message du Führer qu'il s'agit de traduire enfin dans la réalité concrète - tâche impossible, paraît-il, avant l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement national-socialiste. C'est là du moins ce qu'ils expliquent dans l'ouvrage qu'ils publient en 1939 sous le titre : Le droit allemand de la protection des animaux1. On y trouve rassemblées, en quelque trois cents pages serrées, toutes les dispositions juridiques relatives à la nouvelle législation, ainsi qu'une introduction exposant les motifs « philosophiques » et politiques d'un projet dont l'ampleur, en effet, n'est alors à nulle autre pareille. Il sera bientôt complété, le 3 juillet 1934, par une loi limitant la chasse (Das Reichsjagdgesetz), puis, le 1er juillet 1935, par ce monument de l'écologie moderne qu'est la loi sur la protection de la nature (Reichsnaturschutzgesetz). Toutes trois commandées par Hitler, qui en faisait une affaire personnelle, bien qu'elles correspondissent aussi aux vœux des nombreuses et puissantes associations écologistes de l'époque2, elles portent, hors celle du Chancelier, les signatures des principaux ministres concernés : Göring, Gürtner, Darré, Frick et Rust.
Fait étrange : alors que ces lois furent les premières au monde à concilier un projet écologique d'envergure avec le souci d'une intervention politique réelle, on n'en trouve pas trace dans la littérature aujourd'hui consacrée à l'environnement (hors quelques allusions émanant d'adversaires des Verts, d'autant plus vagues qu'elles s'appuient sur des références de seconde main). Il s'agit pourtant d'une série de textes très élaborés, tout à fait significatifs d'une interprétation néoconservatrice de ce qui se nommera plus tard « écologie profonde ». Il faut donc les analyser.

Précisons d'abord l'objectif. On a souvent souligné des proximités inquiétantes entre l'amour du terroir qui anime une certaine écologie fondamentaliste et les thèmes fascisants des années 30. Nous avons pu apprécier, dans les chapitres qui précèdent, ce que ces rapprochements pouvaient avoir parfois de juste. Mais il faut aussi se méfier de la démagogie qui consiste à jouer sur la sainte horreur qu'inspire à bon droit le nazisme pour disqualifier a priori toute préoccupation écologique. La présence d'un authentique intérêt pour l'écologie au sein du mouvement national-socialiste n'est pas à mes yeux, en tant que telle, une objection pertinente dans un examen critique de l'écologie contemporaine. A ce compte, il faudrait dénoncer comme fasciste la construction d'autoroutes - dont on sait qu'elle fut l'une des priorités du régime hitlérien. La pratique généalogique du soupçon, ici comme ailleurs, n'est pas de mise.
Cela dit, qu'il faut garder à l'esprit, ces grandes législations doivent malgré tout inciter à réfléchir au fait que l'intérêt pour la nature, s'il n'implique pas ipso facto la haine des hommes, ne l'interdit pour le moins pas. Avouons-le : la formule d'Hitler qui inaugure la Tierschutzgesetz laisse songeur. Avant d'entrer dans le contenu exceptionnel de ces lois, il faut s'interroger sur ce que peut avoir d'inquiétant l'alliance de la zoophilie la plus sincère (elle n'en est pas restée aux paroles, mais s'est incarnée dans les faits) avec la haine des hommes la plus acharnée qu'on ait connue dans l'histoire. Le fait de ne pas se servir de cette constatation dans une polémique hâtive contre toute forme d'écologie ne doit pas non plus interdire de réfléchir à sa signification.
L'amour de la nature, tel que l'écologie profonde nous invite à le pratiquer, s'accompagne, chez les « réactionnaires » comme chez les « progressistes », d'un penchant certain à déplorer tout ce qui dans la culture relève de ce que j'ai nommé ici « l'arrachement » (mais qui pourra aussi être désigné de manière péjorative, si l'on y tient, comme « déracinement ») et en quoi la tradition des Lumières n'a cessé de voir le signe du proprement humain. Toutes les pensées qui font de l'homme un être de transcendance, qu'il s'agisse du judaïsme ou du criticisme post-hégélien par exemple3, mais encore du républicanisme français, le définissent aussi comme l'être d'anti-nature par excellence. Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que ce soit pour tirer sur l'apatride, sur celui qui n'est pas enraciné dans une communauté, que l'hitlérien sorte son revolver quand il entend le mot culture. Rien de surprenant non plus à ce qu'il le fasse en conservant intact l'amour pour le chat ou le chien qui viennent peupler sa vie domestique.
A cet égard, les thèses philosophiques qui sous-tendent les législations nazies recoupent souvent celles que développera la deep ecology et ce, pour une raison qu'on ne saurait sous-estimer : dans les deux cas, c'est à une même représentation romantique et/ou sentimentale des rapports de la nature et de la culture que nous avons affaire, liée à une commune revalorisation de l'état sauvage contre celui de (prétendue) civilisation. Comme n'a cessé d'y insister le biologiste Walther Schoenichen, l'un des principaux théoriciens nazis de la protection de l'environnement, les législations de 1933-1935 constituent l'aboutissement du mouvement romantique, « l'illustration parfaite de l'idée populaire-romantique » (die Darstellung der völkischromantischen ldee) 4. Il est significatif que, malgré son aversion pour les Etats-Unis, cette patrie du libéralisme et de la ploutocratie - répugnance que l'on retrouve aujourd'hui intacte chez nombre de jeunes écologistes allemands -, il reconnaisse un lien de parenté entre l'amour de la « Wildemess » et celui « des Wilden » : dans les deux cas, à travers des mots qui témoignent d'une belle origine commune pour désigner la même « sauvagerie », c'est une certaine volonté de retrouver la virginité naturelle perdue qui s'exprime. Et Schoenichen salue comme un événement décisif dans l'élaboration d'un rapport correct à la nature la création, au milieu du siècle dernier, des « Parcs nationaux » américains. Il souligne, sans rire, que l'expression même est heureuse, puisqu'elle comporte au moins un mot qui va dans le bon sens 5...


1. Das deutsche Tierschutzrecht, Berlin, Duncker et Humblot, 1939.
2. En particulier du Bund Deutscher Heimatschutz fondé en 1904 par le biologiste Ernst Rudorff et de la Staatliche Stelle fur Naturdenkmalpflege in Preussen créée à Berlin en 1906. Sur ces associations, et, plus généralement, sur les mouvements de protection de la nature sous le régime nazi, il faut lire les travaux de Walther Schoenichen. Lui-même national-socialiste convaincu, titulaire de la chaire de protection de la nature à l'université de Berlin, il rédigera jusqu'à la fin des années 50 une série d'ouvrages sur la mission de l'Allemagne en la matière, dont deux essais sur les bienfaits du régime d'Hitler : Naturschutz im dritten Reich, Berlin, 1934 et Naturschutz als Völkische und internationale Kulturaufgabe, Iéna, 1942, qui constituent sans doute les meilleurs commentaires qu'on puisse lire sur la signification de l'écologie nazie aux yeux de ceux qui ont participé à son élaboration. On y trouve notamment une mise en situation des législations par rapport à l'histoire intellectuelle du romantisme allemand.
3. L'école de Marbourg, mais aussi la phénoménologie de Husserl pourraient servir ici de références. Avec la notion de « transcendance » ou d'« ek-sistence » comme propre du Dasein, Heidegger s'est inscrit lui aussi dans cette tradition, ce pour quoi, du reste, son adhésion au nazisme, bien que profonde et durable, ne fut que partielle et ne porta jamais sur le côté « biologiste » et vitaliste de l'idéologie. Que nombre de disciples de Heidegger cherchent aujourd'hui à éradiquer cette pensée du « propre de l'homme », de l'authenticité, par laquelle Heidegger appartient encore (un peu) à la tradition de l'humanisme, est un signe des temps qui ne présage rien de bon.
4. Naturschutz als völkische und internationale Kulturaufgabe, p. 45.
5. Op. cit., p. 46

 

Publié dans Leçons du groupe C

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changement WC Paris 15/12/2016 11:03

Un beau texte..L'amour de l'écologie au vrai sens du terme.