Jonathan Swift [leçon du groupe A #6]

Publié le par Mr Vandermeulen

 

MODESTE PROPOSITION
pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande
d’être à charge à leurs parents ou à leur pays
et pour les rendre utiles au public
Par

Jonathan Swift

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swift2.jpg Un jeune Américain de ma connaissance, homme très entendu, m’a certifié à Londres qu’un jeune enfant bien sain, bien nourri, est, à l’âge d’un an, un aliment délicieux, très nourrissant et très sain, bouilli, rôti, à l’étuvée ou au four, et je ne mets pas en doute qu’il ne puisse également servir en fricassée ou en ragoût.

J’expose donc humblement à la considération du public que des cent vingt mille enfants dont le calcul a été fait, vingt mille peuvent être réservés pour la reproduction de l’espèce, dont seulement un quart de mâles, ce qui est plus qu’on ne réserve pour les mou­tons, le gros bétail et les porcs; et ma raison est que ces enfants sont rarement le fruit du mariage, circon­stance à laquelle nos sauvages font peu d’attention, c’est pourquoi un mâle suffira au service de quatre femelles; que les cent mille restant peuvent, à l’âge d’un an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout le royaume, en avertissant tou­jours la mère de les allaiter copieusement dans le der­nier mois, de façon à les rendre dodus et gras pour une bonne table. Un enfant fera deux plats dans un repas d’amis; et quand la famille dîne seule, le train de devant ou de derrière fera un plat raisonnable, et assai­sonné avec un peu de poivre et de sel, sera très bon bouilli le quatrième jour, spécialement en hiver.

 

J’ai fait le calcul qu’en moyenne un enfant qui vient de naître pèse vingt livres, et que dans l’année solaire, s’il est passablement nourri, il ira à vingt-huit.

 

J’accorde que cet aliment sera un peu cher, et par conséquent il conviendra très bien aux propriétaires, qui, puisqu’ils ont déjà dévoré la plupart des  pères, paraissent avoir plus de droits sur les enfants.

 

La chair des enfants sera de saison toute l’année, mais plus abondante en mars, et un peu avant et après, car il est dit par un grave auteur, un éminent médecin français, que le poisson étant une nourriture proli­fique, il naît plus d’enfants dans les pays catholiques romains environ neuf mois après le carême qu’à toute autre époque : c’est pourquoi, en comptant une année après le carême, les marchés seront mieux fournis encore que d’habitude, parce que le nombre des enfants papistes est au moins de trois contre un dans ce royaume; cela aura donc un autre avantage, celui de diminuer le nombre des papistes parmi nous.

 

J’ai déjà calculé que les frais de nourriture d’un enfant de mendiant (et je fais entrer dans cette liste tous les cottagers, [propriétaires d’un cottage] les journaliers et les quatre cin­quièmes des fermiers), étaient d’environ deux shillings par an, guenilles comprises; et je crois qu’aucun gentle­man ne se plaindra de donner dix shillings pour le corps d’un enfant bien gras, qui, comme j’ai dit, fera quatre plats d’excellente viande nutritive, lorsqu’il n’aura que quelque ami particulier ou son propre ménage à dîner avec lui. Le squire apprendra ainsi à être un bon propriétaire, et deviendra populaire parmi ses tenanciers; la mère aura huit shillings de profit net, et sera en état de travailler jusqu’à ce qu’elle pro­duise un autre enfant.

 

Ceux qui sont plus économes (et je dois convenir que les temps le demandent) peuvent écorcher le corps; la peau, artistement préparée, fera d’admirables gants pour les dames, et des bottes d’été pour les beaux messieurs.

 

Quant à notre cité de Dublin, des abattoirs peuvent être affectés à cet emploi dans les endroits les plus convenables, et les bouchers ne manqueront pas assu­rément; toutefois je recommande d’acheter de préfé­rence des enfants vivants, et de les préparer tout chauds sortant du couteau, comme nous faisons pour les porcs à rôtir.

 

Une très digne personne, qui aime sincèrement son pays et dont j’estime hautement  les vertus, a bien voulu dernièrement, en discourant sur cette matière, proposer un amendement à mon projet. Elle a dit que nombre de gentlemen de ce  royaume  ayant  détruit, depuis peu, leur gros gibier, elle croyait que l’on pou­vait suppléer à ce manque de venaison par des corps de jeunes garçons et de jeunes filles, pas au-dessus de quatorze ans et pas au-dessous de douze, tant d’enfants des deux sexes étant en ce moment menacés de mourir de faim, faute d’ouvrage ou de service; et les parents, s’ils sont encore en vie, ou, à défaut de ceux-ci, leurs plus proches parents étant tout disposés à s’en défaire. Mais avec toute la déférence due à un si excellent ami et à un si digne patriote, je ne puis être tout à fait de son sentiment; car pour ce qui est des mâles, l’Améri­cain que je connais m’a assuré, pour en avoir souvent fait l’expérience,  que leur chair était généralement dure et maigre, comme celle de nos écoliers, et que les engraisser ne paierait pas les frais. Quant aux femelles, ce serait, je pense, en toute soumission, une perte pour le public, parce que bientôt elles deviendraient fécondes elles-mêmes. Et d’ailleurs, il n’est pas improbable que des gens scrupuleux seraient portés à censurer cette mesure (quoique bien injustement, il est vrai), comme frisant un peu la cruauté; ce qui, je l’avoue, a toujours été, à mes yeux, la plus folle objection contre tout projet, quelque bonne qu’en soit l’intention.

 

Mais je dois dire à la justification de mon ami, qu’il confessa que cet expédient lui avait été mis en tête par le fameux Psalmanazar, natif de l’île de Formose, qui vint à Londres il n’y a pas plus de vingt ans, et raconta à mon ami que dans son pays chaque fois qu’on mettait quelqu’un de jeune mort, l’exécu­teur vendait le corps à des personnes de qualité, comme une grande friandise; et que de son temps le corps d’une fille dodue de quinze ans, qui avait été crucifiée pour une tentative d’empoisonnement sur l’empereur, fut vendu au premier ministre de Sa Majesté impériale, et autres grands mandarins de la cour, par quartiers, au sortir du gibet, pour quatre cents couronnes. En effet, je ne puis nier que si on tirait le même parti de plusieurs dodues filles de cette ville, qui, sans un sou de fortune, ne peuvent sortir qu’en chaise à porteurs, et se montrent à la comédie et aux assemblées dans des toilettes venues de l’étranger et qu’elles ne paieront jamais, le royaume ne s’en trouverait pas plus mal.

 

Publié dans Leçons du groupe A

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