Les Majorats littéraires - 4ème partie [leçon du groupe C # 6]

Publié le par Mr Vandermeulen

Chapitre IV.
 

  Les partisans de la propriété intellectuelle nient qu’elle doive avoir pour résultat de neutraliser l’invention et d’arrêter le progrès en inféodant les idées et en détruisant la concurrence. Cette négation peut être citée en présomption de leur innocence ; elle ne fait pas honneur à leur perspicacité.

   a) Je crois avoir démontré que les choses qui relèvent de la science et du droit sont par nature non vénales ; que les travaux des artistes et des gens de lettres participent de ce caractère de non-vénalité, et qu’indépendamment des considérations d’économie politique qui ne permettent de leur allouer qu’un simple honoraire, la dignité de leur profession est un motif qui leur interdit d’exiger plus.
  
 
Or, ou la loi nouvelle n’aurait pas de sens, ou elle impliquerait que les professions appelées libérales ne sont, à tous les points de vue, qu’une variété de l’industrie servile ; qu’en effet ces professions ont pour but, comme les autres, la richesse avant tout, partant la fortune des producteurs ; qu’ainsi lesdits producteurs ont le droit de retirer de leurs œuvres le plus grand profit possible, en mettant à la communication de ces œuvres telles conditions qu’il leur plaît ; que la première de ces conditions peut être le privilège, à perpétuité, d’en vendre des exemplaires ; que soutenir la gratuité des œuvres de l’esprit, comme celle des actes de conscience, serait attribuer aux écrivains et aux artistes un caractère qui ne leur appartient pas, faire d’eux les ministres du beau, du bien et du vrai, tandis qu’ils n’en sont que les colporteurs souvent inconscients, en tout cas irresponsables et non garants ; qu’il n’est plus permis de dire, comme autrefois, que le poète est le prêtre et l’interprète des dieux, tandis qu’il n’est qu’un marchand de cantiques et d’amulettes ; que ce langage métaphorique ne convient plus à notre époque et ne saurait être pris au pied de la lettre, et qu’à défaut par le législateur de pouvoir créer dans le domaine de l’esprit une propriété analogue à la propriété foncière, ce ne sera que justice s’il accorde à l’écrivain, en guise d’héritage, un monopole d’une durée illimitée.
 

 C’est donc une déclaration de vénalité des œuvres de philosophie, de science, de littérature et d’art, tant pour le fond que pour la forme, que contiendra la loi. Ce premier pas franchi, voyons la suite.

 

 b) Pour satisfaire la cupidité de l’homme de lettres et lui conférer le monopole qu’il réclame, l’État, avons-nous dit, arbitrairement, contre toute règle de droit et tout principe d’économie, changera un contrat de vente en un contrat de rente perpétuelle. Or, en signant un pareil acte, le législateur aura fait pis que de payer à l’auteur un prix exorbitant, il aura fait abandon de la chose publique, du domaine intellectuel, et cela en pure perte, au grand dommage de la communauté.

 

 Nous savons quel est le caractère de la production humaine, aussi bien en matière de philosophie, de littérature et d’art, qu’en fait d’industrie et d’utilité. Cette production ne consiste point en une création, dans le sens métaphysique du mot, ni des idées, ni des corps, mais en une façon donnée à la matière et aux idées, façon essentiellement individuelle et passagère. Pour cette façon, et pour la priorité d’aperception qui parfois l’accompagne, vous délivrez à l’écrivain un droit qui embrasse l’idée en elle-même, c’est-à-dire ce qui est impersonnel, inamovible, commun à tous les hommes. Mais cette idée, aperçue, exprimée pour la première fois, je veux le croire, et dont vous faites si généreusement une propriété, elle eût été produite demain par un autre, peut-être plus mal, peut-être mieux ; elle eût été produite, dix ans plus tard, simultanément par plusieurs. C’est un fait que lorsque l’heure d’une idée est venue, elle éclôt en même temps partout, comme une semaille ; en sorte que le mérite de la découverte, comparée à l’immensité de l’évolution humanitaire, se réduit à presque rien. C’est ainsi que le calcul différentiel a été découvert presque en même temps par Leibniz, Newton et Fermat, puis, sur quelques indications du premier, deviné par Bernouilly. Voilà un champ de blé : pourrez-vous me dire l’épi qui est sorti le premier de terre, et prétendez-vous que les autres qui sont venus à la suite ne doivent leur naissance qu’à son initiative ? Tel est à peu près le rôle de ces créateurs, comme on les nomme, dont on voudrait faire le genre humain redevancier. Ils ont vu, exprimé, ce qui était dans la pensée générale ; ils ont formulé une loi de nature, qui tôt ou tard ne pouvait manquer d’être formulée, puisque le phénomène était connu ; ils ont donné une figure plus ou moins belle à un sujet que l’imagination populaire, longtemps avant eux, avait idéalisé. En fait de littérature et d’art, on peut dire que l’effort du génie est de rendre l’idéal conçu par la masse, produire, même dans ce sens restreint, est chose méritoire assurément, et quand la production est réussie, elle est digne de reconnaissance, mais ne déshéritons pas pour cela l’humanité de son domaine : ce serait faire de la science, de la littérature et de l’art un guet-apens à la raison et à la liberté.

 

 c) La propriété intellectuelle fait plus que porter atteinte au domaine public ; elle fraude le public de la part qui lui revient dans la production de toute idée et de toute forme.

 

 La société est un groupe ; elle existe d’une double et réelle existence, et comme unité collective, et comme pluralité d’individus. Son action est à la fois composite et individuelle ; sa pensée est collective aussi et individualisée. Tout ce qui se produit au sein de la société dérive à la fois de cette double origine. Sans doute le fait de la collectivité n’est pas une raison suffisante pour que nous nous mettions en communisme ; mais, réciproquement, le fait de l’individualité n’est pas non plus une raison de méconnaître les droits et les intérêts généraux. C’est dans la répartition et dans l’équilibre des forces collectives et individuelles que consiste la science du gouvernement, la politique et la justice.

 

 Or, je vois bien ici la garantie donnée à l’individu ; mais quelle part a-t-on faite à la société ? Que la société doive à l’auteur la rémunération de sa peine, de son initiative, si vous voulez, rien de mieux. Mais la société est entrée en part dans la production ; elle doit participer à la récolte. Cette part à laquelle elle a droit, elle l’obtient par le contrat d’échange, en vertu duquel compensation est faite du service rendu au moyen d’une valeur équivalente. La propriété intellectuelle, au contraire, donne tout à l’auteur, ne laisse rien à la collectivité : la transaction est léonine.

 

 Tel est donc l’esprit de la loi proposée : 1° déclaration de vénalité à l’égard de choses qui par nature ne sont pas vénales ; 2° abandon du domaine public ; 3° violation de la loi de collectivité.

 

Bon, ceux du groupe A, vous pouvez rentrer en classe.

 
EXERCICE :
 

Afin qu’ils comprennent mieux pourquoi ils se tatouent la figure de M. Joseph Proudhon sur le corps, expliquez à ceux du groupe A, avec des mots simples et adaptés, ce que disent les grandes lignes de ce texte.

 

Publié dans Leçons du groupe C

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pm 08/11/2007 09:36

faut voir le bon coté: delcourt soleil et consorts ne feraient pas leur collec' de merde d' adaptations de bouquins tombés dans le domaine public, si celui ci n' existait plus !
merde ! mais les éditeurs n' autoriseront jamais qu'on leur retire cette manne: toutes les adaptations les rééditions des auteurs morts etc...