Les Majorats littéraires - 2ème partie [leçon du groupe C # 4]

Publié le par Mr Vandermeulen

Chapitre II.
 

proudhon3.jpg Ce qui a dérouté les esprits est, d’un côté, l’hétérogénéité apparente qui existe entre les diverses catégories de la production ; d’autre part, l’imperfection des procédés d’échange, et par suite du droit communicatifs.

 

 Entre le berger qui produit du beurre, de la viande, de la laine, et le manufacturier qui fabrique de la toile, des chapeaux, de la chaussure, l’échange semble facile autant que naturel. Le travail de chacun est ici incorporé dans un objet matériel, palpable, pesant, que l’on peut goûter, mesurer, éprouver, et dont la consommation est nécessairement bornée à la personne de l’acquéreur et à sa famille. Estimation, tradition et soulte ne donnent aucun embarras. Aussi, la législation en cette matière est ancienne et précise.

 

 Mais entre ces produits et l’œuvre de génie qui est une idée, idée que la consommation semble, au premier abord, laisser toujours entière, et dont la communication, faite premièrement à un seul, peut se répandre à l’infini sans l’intervention du producteur, l’échange ne paraît plus d’une pratique aussi sûre ; le législateur hésite, et plus d’une fois les intéressés ont crié, celui-ci à l’exagération, celui-là à l’ingratitude. (...)

 

 Le professeur, qui court, comme on dit, le cachet, est rétribué de la même manière et d’après les mêmes considérations que le médecin.

   Or, remarquons que, la leçon donnée, la consultation écrite, la personne qui les a reçues en fait ce qu’elle veut. S’il plaît à l’élève de transmettre à un autre ce qu’il a appris, au malade d’indiquer à un autre malade le remède qui l’a guéri, rien ne le défend ; ni le professeur ni le médecin ne feront un procès pour cela. Si l’exercice de la médecine est interdit aux individus non munis de diplôme, c’est par raison de police et dans l’intérêt de l’hygiène publique, nullement pour cause de privilège. Tout le monde peut suivre les cours de la Faculté et arriver au doctorat. En un mot, le principe inhérent à l’échange, savoir que l’objet livré devient la propriété de celui qui le reçoit, ce principe reçoit ici, comme ailleurs, sa pleine et entière exécution.

 À l’égard du professeur d’Université, le procédé est un peu différent : l’État lui assigne des appointements annuels, ce qui revient absolument au même. Il y a, me direz-vous, une loi qui défend à qui que ce soit de reproduire ses leçons. J’admets cette précaution de la loi, qui ne veut pas que la pensée du professeur soit mutilée, falsifiée ou travestie, par des auditeurs inintelligents ou malveillants. Le professeur est responsable de son enseignement : à lui, par conséquent, de présider à l’impression. Hors de là, le bénéfice que retire le professeur de ses leçons publiques, en sus de ses appointements, doit être considéré, en principe, comme double emploi. C’est une tolérance qui peut être motivée par la modicité du traitement, par le désir d’exciter le zèle du professeur, etc. Je ne discute pas ces motifs : je dis que ce bénéfice de publication constitue pour le professeur un supplément d’honoraires, faute de quoi il faudrait y voir une infraction à la règle de commerce, qui ne permet pas que la même marchandise soit payée deux fois. Quelle induction tirer de là pour la création d’une rente littéraire perpétuelle ?

 

 Le magistrat, l’ecclésiastique, l’employé d’administration, sont traités sur le même pied. Eux aussi sont des producteurs intellectuels ; et c’est afin de relever le caractère de leurs fonctions, qu’il répugne de confondre avec les travaux serviles de l’industrie, qu’on a inventé les termes d’appointements, honoraires, indemnités, etc., qui tous, ni plus ni moins que celui plus humble de salaire, indiquent une seule et même chose, le prix du service ou produit.

 Souvent l’État accorde à ses anciens serviteurs une pension de retraite. Cette pension, essentiellement viagère, doit être encore regardée comme partie intégrante de la rétribution, conséquemment elle rentre dans la règle. En tout cela, je le reconnais, l’abus se glisse aisément ; mais l’abus ne fait pas disparaître le principe, il le prouve. Au fond, c’est toujours la législation de l’échange qui nous régit ; et que nous dit cette législation ? Offre et demande, libre débat, convention synallagmatique, dont la base est produit pour produit, service pour service, valeur pour valeur ; puis, la tradition effectuée, la reconnaissance opérée, l’acceptation faite, quittance. Notez ce mot : l’échange consommé, les parties sont quittes l’une envers l’autre ; chacune emporte sa chose, en dispose de la manière la plus absolue, sans redevance, et en toute souveraineté. 

 Passons à l’écrivain. D’après ce qui vient d’être dit, il est clair que, si l’écrivain était fonctionnaire public, sa rémunération n’offrirait pas la moindre difficulté. Il serait traité comme le professeur d’Université, comme le magistrat, l’administrateur, le prêtre, qui tous font comme lui œuvre de génie ; qui souvent, sans rien écrire, dépensent plus d’éloquence, de savoir, de philosophie, d’héroïsme, que celui qui met ses rêveries dans des vers, des dissertations écrites, des pamphlets ou des romans. A cet égard, toute distinction entre ces divers services ou produits serait impertinente, injurieuse. Cependant l’hérédité a été abolie dans la magistrature et le sacerdoce, de même que dans l’industrie ; plus de maîtrises ni de jurandes ; les traitements sont annuels, complétés, s’il y a lieu, par une pension de retraite, et les emplois mis au concours, de même que l’industrie livrée à la concurrence. Salarié de l’État, l’homme de lettres perdrait donc, ipso facto, par sa qualité de salarié, en vertu du contrat de louage d’ouvrage qui le lierait à l’Etat, la propriété de ses œuvres, échangées par lui contre un traitement fixe, lequel embrassant la vie entière exclurait le supplément de pension. En France le clergé, salarié de l’État, mais médiocrement appointé, perçoit en outre un casuel, et il s’en plaint ; les professeurs touchent une indemnité pour les examens, les académiciens ont des jetons de présence. Il serait bien de faire disparaître tous ces bonis, reste de nos vieilles mœurs, où les notions économiques étaient peu exactes, où le juge recevait des épices et le clergé jouissait de bénéfices ; où le noble cumulait avec le privilège des armes celui de la propriété, tandis que le cultivateur demeurait à toujours mainmortable et corvéable ; où la liste civile du prince se confondait avec le trésor public ; où la production, enfin, était servitude, et l’échange escroquerie mutuelle.

 
La suite bientôt !

Publié dans Leçons du groupe C

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