Les Majorats littéraires - 1ère partie [leçon du groupe C # 3]

Publié le par Mr Vandermeulen

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Bonjour les enfants, aujourd’hui, ceux du groupe A peuvent aller jouer.
Tût, tût, tût ! On ne crie pas ! Ce n’est pas parce qu’on est content qu’il faut embêter ceux des autres groupes. Allez, filez !

Bien.
Parce que je me suis rendu compte que les œuvres complètes de M. Proudhon n’étaient que très partiellement disponibles sur Internet, je me suis décidé à publier ici, spécialement pour vous, quelques extraits d’un texte qui aborde la propriété intellectuelle, cela s’appelle Les Majorats Littéraires.




Les Majorats littéraires

Examen d’un projet de loi ayant pour but de créer, au profit des
auteurs, inventeurs et artistes, un monopole perpétuel

Un texte de M. Joseph Proudhon rédigé en 1862


Chapitre I.
 

 La question, en effet, est de savoir, non pas si l’homme de lettres, l’inventeur ou l’artiste, a droit à une rémunération de son œuvre : qui donc songe à refuser un morceau de pain au poète, pas plus qu’au colon partiaire ? On devrait, une fois pour toutes, bannir du débat cette question odieuse, prétexte aux déclamations les plus ridicules. Ce que nous avons à déterminer, c’est de quelle nature est le droit de l’écrivain ; de quelle manière se fera la rémunération de son travail; si et comment ce travail pourrait donner naissance à une propriété analogue à la propriété foncière, ainsi que le prétendent les pétitionnaires du monopole et que le croyait en 1844 le prince Louis-Napoléon ; ou si la création d’une propriété intellectuelle à l’instar de la propriété foncière ne repose pas sur une fausse assimilation, sur une fausse analogie.

 (...) Tous les écrivains favorables à la propriété littéraire sont d’accord, pour établir leur thèse, d’assimiler la production artistique et littéraire à la production agricole-industrielle. C’est le point de départ de tous leurs raisonnements : ce sera aussi le mien. Il est bien entendu que cette assimilation ne préjudicie en rien à la dignité qui appartient en propre aux lettres, aux sciences et aux arts.

 Oui, quelque différence qui existe fondamentalement entre les ordres du beau, du juste, du saint, du vrai et celui de l’utile, quelque démarcation infranchissable qui sous tout autre rapport les sépare, en tant que l’homme de lettres, de science ou d’art ne produit ses ouvrages qu’à la sueur de son front, qu’à cette fin il dépense force, temps, argent et subsistances ; au point de vue inférieur de l’économie en un mot, il est ce que la science de la richesse appelle un producteur, son œuvre est un produit, lequel produit, introduit dans la circulation, ouvre crédit à une indemnité, rémunération, salaire ou paiement, je ne discute pas en ce moment sur le terme.

 Mais qu’entend-on d’abord, en économie politique, par ce mot produire ?

  Les maîtres de la science nous enseignent tous, et les partisans de la propriété littéraire sont les premiers à le dire, que l’homme n’a pas la puissance de créer un atome de matière ; que son action consiste à s’emparer des énergies de la nature, à les diriger, à en modifier les effets, à composer ou à décomposer les corps, à en changer les formes, et, par cette direction des forces naturelles, par cette transformation des corps, par cette séparation des éléments, à se rendre la création plus utile, plus féconde, plus bienfaisante, plus brillante, plus profitable. En sorte que la production humaine tout entière consiste, 1° dans une expression d’idée, 2° dans un déplacement de matière.

 Ainsi l’artisanat le plus humble n’est qu’un producteur de mouvements et de formes : les premiers, il les tire de sa force vitale par le jeu de ses muscles et de ses nerfs ; les secondes lui arrivent par l’excitation de son cerveau. La seule différence qu’il y ait entre lui et l’écrivain, c’est que l’artisan, agissant directement sur la matière, lui donne l’impulsion, y inscrit, et pour ainsi dire y incorpore son idée ; tandis que le philosophe, l’orateur, le poète, ne produit pas, si j’ose ainsi dire, au delà de son être, et que sa production, parlée ou écrite, s’arrête au verbe. J’ai pour ma part fait cette opération il y a longtemps, et MM. Frédéric Passy et Victor Modeste, qui professent la même manière de voir, auraient pu me citer, si j’étais un écrivain que l’on cite, s’il n’y avait pas plus de profit à me traiter de sophiste. Mais savent-ils d’où cette assimilation, généralement admise, à ce qu’il paraît, parmi les économistes contemporaines, va les conduire ? Ils ne s’en doutent seulement pas.

 Voici donc qui est entendu : l’écrivain, l’homme de génie, est un producteur, ni plus ni moins que son épicier et son boulanger ; son œuvre est un produit, une portion de richesse. Autrefois les économistes distinguaient entre la production matérielle et la production immatérielle, comme Descartes distinguait entre la matière et l’esprit. Cette distinction devient superflue : d’abord, parce qu’il n’y a pas de production de matière, et que, comme nous l’avons dit, tout se passe en idées et en déplacements ; en second lieu, parce que nous ne produisons pas plus nos idées, dans la rigueur du terme, que nous ne produisons les corps. L’homme ne crée pas ses idées, il les reçoit ; il ne fait point la vérité, il la découvre ; il n’invente ni la beauté, ni la justice, elles se révèlent à son âme, comme les conceptions de la métaphysique, spontanément, dans l’aperception des phénomènes, dans les rapports des choses. Le fonds intelligible de la nature, de même que son fonds sensible, est hors de notre domaine ; ni la raison ni la substance des choses ne sont de nous ; cet idéal même que nous rêvons, que nous poursuivons et qui nous fait faire tant de folies, mirage de notre entendement et de notre cœur, nous n’en sommes pas les créateurs, nous n’en sommes que les voyants. Voir, à force de contempler ; découvrir à force de chercher ; brasser la matière et la modifier d’après ce que nous avons vu et découvert : voilà ce que l’économie politique appelle produire. Et plus nous approfondissons la chose, plus nous nous convainquons que la similitude entre la production littéraire et la production industrielle est exacte.

 Nous avons raisonné de la qualité du produit : parlons de la quantité. Quelle peut être l’étendue de notre puissance productive, et conséquemment quelle est l’importance, la mesure de notre production ?

 À cette question l’on peut répondre, d’une manière générale, que notre production est proportionnelle à nos forces, à notre organisation, à l’éducation que nous avons reçue, au milieu dans lequel nous vivons. Mais cette proportionnalité, qui peut exprimer une quantité considérable si on la considère dans l’homme collectif, n’en exprime qu’une très faible dans l’individu. Dans la collectivité humaine et dans la richesse sociale, l’individu et son œuvre sont des infiniment petits. Et cette infinitisémalité du produit individuel est aussi vraie de la production philosophique et littéraire que de la production industrielle, comme on va voir.

 De même que le travailleur rustique ne retourne en moyenne qu’une surface bien petite du sol, ne cultive qu’un coin de terre, ne produit, en un mot, que son pain quotidien ; de même le travailleur de la pensée pure ne saisit la vérité que lentement, à travers mille erreurs ; et cette vérité, en tant qu’il peut se vanter de l’avoir le premier découverte et marquée de son sceau, n’est qu’une étincelle qui brille un instant, et demain sera éteinte devant le soleil toujours croissant de la raison générale. Tout individualisme disparaît rapidement dans la région de la science et de l’art, en sorte que la production qui nous semblait devoir être le plus à l’abri des injures du temps, celle des idées, n’a pas, subjectivement parlant, plus de garanties que l’autre. L’œuvre de l’homme, quelle qu’elle soit, est comme lui, bornée, imparfaite, éphémère, et ne sert que pour un temps. L’idée, en passant par le cerveau où elle s’individualise, vieillit comme la parole qui l’exprime ; l’idéal se détruit aussi vite que l’image qui le représente ; et cette création du génie, comme nous l’appelons avec emphase, que

nous déclarons sublime, petite en réalité, défectueuse, périssable, a besoin d’être renouvelée sans cesse, comme le pain qui nous nourrit, comme l’habit qui couvre notre nudité. Ces chefs-d’œuvre qui nous sont parvenus des nations éteintes et que nous croyons immortels, que sont-ils ? Des reliques, des momies.

 À tous les points de vue, la production industrielle et la production littéraire nous paraissent donc identiques. Transportée dans l’économie politique, la distinction de la matière et de l’esprit n’est propre qu’à entretenir des prétentions orgueilleuses, à établir des catégories de conditions auxquelles l’économie politique est aussi contraire que la nature. Ceci ne signifie pas cependant que les gens d’esprit par spécialité ne soient pas plus spirituels ou spiritualisés que les hommes de chair que leur profession met en contact perpétuel avec la matière ; cela ne prouve pas non plus que la production artistique et littéraire ne soit qu’une spécialité de l’industrie. Je me réserve d’établir ultérieurement le contraire. Je dis qu’au fond, en ce qui concerne la richesse, il n’y a pas différence de qualité entre les diverses catégories de la production ; et les partisans de la propriété littéraire parlent comme moi. Et franchement, la distance, toujours au point de vue économique, est-elle aussi grande entre les uns et les autres qu’on paraît le croire ? Un contemplatif a conçu une idée ; un praticien s’en saisit et de ses mains la réalise. A qui donner la palme ? Croit-on qu’il suffise d’avoir lu dans un traité de géométrie les règles de la coupe des pierres, pour qu’elles soient coupées ? Il faut encore manœuvrer le marteau, le ciseau ; et ce n’est pas petite affaire, après que l’idée a été conçue par l’esprit, de la faire passer à l’extrémité des doigts, d’où elle semble s’échapper pour se fixer sur la matière. Celui qui a son idée dans le creux de sa main est souvent un homme de plus d’intelligence, en tout cas plus complet, que celui qui la porte dans sa tête, incapable de l’exprimer autrement que par une formule.

 (...) La chose, ou plutôt la forme, est produite : à qui appartiendra-t-elle ? Au producteur, qui en dispose à sa guise et en aura la jouissance exclusive. Encore un principe que je suis prêt à signer des deux mains. Pas n’est besoin de démonstration pour cela, messieurs Passy et de Lamartine. Jamais je n’ai dit que le travail fût le vol ; au contraire...

 Donc, concluent-ils, le produit est la propriété du producteur. Vous le reconnaissez ; vous voilà pris par vos aphorismes, convaincu par vos propres paroles.

 Doucement, s’il vous plaît : je crois que c’est vous-mêmes, messieurs, qui vous mystifiez par votre fausse métaphysique et votre grandiloquence, permettez-moi d’abord une petite observation ; nous verrons après de quel côté est le sophisme.

 Un homme a écrit un livre : ce livre est à lui, sans peine je le déclare, comme le gibier est au chasseur qui l’a tué. Il peut faire de son manuscrit ce qu’il voudra, le brûler, l’encadrer, en faire cadeau au voisin ; il est libre. Je dirai même, avec l’abbé Pluquet, que le livre appartenant à l’auteur, l’auteur a la propriété du livre: mais pas d’équivo-1 que. Il y a propriété et propriété. Ce mot est sujet à des acceptions fort différentes, et ce serait raisonner d’une manière bouffonne que de passer, sans autre transition, d’une acception à l’autre, comme s’il s’agissait toujours de la même chose. Que diriez-vous d’un physicien qui, ayant écrit un traité sur la lumière, étant propriétaire par conséquent de ce traité, prétendrait avoir acquis toutes les propriétés de la lumière, soutiendrait que son corps opaque est devenu lumineux, rayonnant, transparent, qu’il parcourt soixante-dix mille lieues par seconde, et jouit ainsi d’une sorte d’ubiquité ? Vous diriez que c’est grand dommage, que cet homme est bien savant, mais que malheureusement il est fou. C’est à peu près ce qui vous arrive, et l’on peut vous appliquer le mot du gouverneur de Judée à saint Paul, Multae te litterae perdiderunt, quand vous concluez de la propriété du produit à la création d’une nouvelle espèce de propriété foncière. Au printemps, les pauvres paysannes vont au bois cueillir des fraises, qu’elles portent ensuite à la ville. Ces fraises sont leur produit, par conséquent, pour parler comme l’abbé Pluquet, leur propriété. Cela prouve-t-il que ces femmes sont ce qu’on appelle des propriétaires ? Si on le disait, tout le monde croirait qu’elles sont propriétaires du bois d’où viennent les fraises. Hélas ! c’est juste le contraire qui est la vérité. Si ces marchandes de fraises étaient propriétaires, elles n’iraient pas au bois chercher le dessert des propriétaires, elles le mangeraient elles-mêmes.

 Ne passons donc pas si lestement de l’idée de production à celle de propriété, ainsi que l’a fait, en 1791, Chapelier, qui a introduit dans la loi cette confusion. La synonymie qu’on s’efforce ici d’établir est tellement peu justifiée que l’usage s’est prononcé contre elle. Il est généralement admis, dans le langage vulgaire et dans la science que, si un homme peut cumuler en sa personne la double qualité de producteur et de propriétaire, ces deux titres diffèrent néanmoins l’un de

l’autre et sont même fréquemment opposés. Certainement le produit constitue l’avoir du producteur, comme parlent les teneurs de livres, mais cet avoir n’est pas encore du capital, encore moins de la propriété. Avant d’en arriver là, il reste du chemin à parcourir ; or, c’est ce parcours qu’il s’agit, non d’enjamber, comme le fait avec ses grands mots qui semblent des échasses M. de Lamartine, mais d’éclairer et jalonner avec soin.

 En deux mots, et pour revenir à notre comparaison, l’œuvre de l’écrivain est, comme la récolte du paysan, un produit. Remontant aux principes de cette production, nous arrivons à deux termes, de la combinaison desquels est résulté le produit : d’un côté, le travail ; de l’autre, un fonds, qui pour le cultivateur est le monde physique, la terre ; pour l’homme de lettres, le monde intellectuel, l’esprit. Le monde terrestre ayant été partagé, chacune des parts sur lesquelles les cultivateurs font venir leurs récoltes a été dite propriété foncière, ou simplement propriété, chose très différente du produit, puisqu’elle lui préexiste. Je n’ai pas à chercher ici les motifs de cette institution de la propriété foncière, que mes adversaires n’attaquent point, et de laquelle ils se bornent à demander une contrefaçon. Ces motifs, d’un ordre fort élevé, n’ont rien de commun avec nos recherches actuelles. Je m’empare seulement de la distinction si nettement établie entre le produit agricole et la propriété foncière, et je dis : Je vois bien, en ce qui concerne l’écrivain, le produit ; mais où est la propriété ? Où peut-elle être ? Sur quel fonds allons-nous l’établir ? Allons-nous partager le monde de l’esprit à l’instar du monde terrestre ? Je ne m’y oppose pas si on le peut faire, s’il y a des raisons suffisantes pour le faire ; si, par elle-même, une semblable appropriation ne soulève aucune répugnance, ne contient aucune contradiction ; si, sous ce rapport, l’opposition entre le monde physique, susceptible de partage et qui doit être partagé, et le monde intellectuel, incompatible avec l’idée de propriété, n’est pas une des lois organiques de la constitution humanitaire. Or, a-t-on répondu à ces questions ? les a-t-on seulement posées ?

Le second chapitre bientôt. Bonne journée, les enfants.

Publié dans Leçons du groupe C

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