De l’imitation – seconde partie [leçon du groupe C #2]

Publié le par Mr Vandermeulen

Ch-Nodier.jpgLe troisième genre d’imitation ou de plagiat autorisé est celui qui ne consiste qu’à transmettre en vers la pensée d’un auteur national et même contemporain, mais qui écrivait en prose. Par exemple, Corneille n’a fait que rimer une superbe page de Montaigne, au chapitre qui a pour titre : Divers événements de même Conseil, pour en composer la scène admirable de la Clémence d’Auguste ; et Montaigne, lui-même, a littéralement copié ce passage de Sénèque A) Voltaire a emprunté de la page qui précède les paroles si célèbres de Gusman au dénouement d’Alzire [Gusman est le gouverneur du Pérou dans la pièce de Voltaire Alzire et les Américains]
B) Et Rousseau a pris dans deux ligues du chap. 2 du livre 3 [On parle toujours des Essais de Montaigne], l’idée, le sentiment et le tour des bonnes strophes de l’Ode à la Fortune


 

C) Le quatrième genre, qui est beaucoup plus extraordinaire sans être moins consacré, est le plagiat qui a lieu d’un bon écrivain sur un mauvais, C’est une espèce de crime que les lois de la république littéraire autorisent, parce que cette société en retire l’avantage de jouir de quelques beautés qui resteraient ensevelies dans un auteur inconnu, si le talent d’un grand homme n’avait daigné s’en parer. Ainsi nous admirons les vers de la Henriade [poème de Voltaire], sans nous informer s’il n’en est pas quelques-uns que le poète a enlevés à l’obscur Cassaigne [surnom de Jacques Cassagne, abbé poète et moraliste du XVIIe siècle, qui dut subir de terribles railleries de Boileau]

 

 
 
 

D) Et nous n’avons jamais accusé Racine du vol de ce beau passage dont il a dépouillé le plus ignoré de nos vieux tragiques :

 
 
 

Dieu laisse-t-il jamais ses enfants au besoin ?

Aux petits des oiseaux il donne la pâture,

 

Et sa bonté s’étend sur toute la nature.

 

 
 
 

[Richard Nodier reste mystérieux mais ces vers de Racine, Athalie, II, vii, ont été en réalité extraits du Triomphe de la Ligue de Richard Jean de Nérée, effectivement un peu tombé dans l’oubli... Ce qui est amusant, et ce que Nodier n’aurait pu savoir, c’est que Baudelaire utilisa à son tour ce passage de Racine pour fabriquer ses Métamorphoses du vampire en 1866]

« Du Ryer [Pierre Du Ryer, auteur du XVIIe siècle] avait dit avant M. de Voltaire, dit Marmontel [Jean-François Marmontel, auteur du XVIIIe siècle], que les secrets des destinées n’étaient pas renfermés dans les entrailles des victimes.

 

E) Théophile, dans son Pyrame, [Théophile de Viau, auteur d’un Pyrame et Thisbé en 1617] pour exprimer la jalousie, avait employé le même tour et les mêmes images que le grand Corneille dans le ballet de Psyché [Tournure sarcastique – c’est toujours Marmontel qui parle – Psyché date de 1671, c’est donc Corneille qui s’inspire].

 

F) Mais est-ce dans le vague de ces idées premières qu’est le mérite de l’invention du génie et du goût ? Et si les poètes qui les ont d’abord employées les ont avilies, ou par la faiblesse, ou par la bassesse et la grossièreté de l’expression, ou si, par un mélange impur, ils en ont détruit tout le charme, sera-t-il interdit a jamais de les rendre dans leur pureté, et dans leur beauté naturelle ? De bonne foi, peut-on faire au génie un reproche d’avoir changé le cuivre en or ? »

 

C’est en effet un délit dont on se fait si peu de conscience, que Virgile se flattait d’avoir tiré des paillettes précieuses du fumier d’Ennius (**) [Quintus Ennius (-239/-169), Virgile lui fit beaucoup d’emprunts et le considérait lui-même comme son « fumier »], et que Molière, en parlant de deux scènes très ingénieuses des Fourberies de Scapin qui avaient fait rire tout Paris, dans le Pédant joué de Cyrano, [Hercule Savinien Cyrano de Bergerac, le vrai, contemporain de Molière] s’excusait de ce larcin en disant qu’il est permis de reprendre son bien où on le trouve. Marivaux n’avait pas les mêmes droits, et cependant il ne craignit point de reproduire, dans les Jeux de l’Amour et du Hasard, l’Epreuve réciproque de Legrand, [Ici, Nodier est généreux, car Marivaux emprunta tout autant à L’Épreuve réciproque (1711) qu’au Galant Coureur (1722), autre pièce de Legrand, ainsi qu’au Portrait (1727) de Beauchamp] qui est encore au théâtre : cette espèce de vol est fort commune parmi les auteurs dramatiques, et il y en a peut-être une assez bonne raison : c’est qu’un des principaux mérites de la Comédie étant dans la peinture des mœurs qui sont un sujet mobile et variable à l’infini, les sujets les plus avantageusement traités peuvent perdre, au bout de quelque temps, l’avantage de cette peinture, quand elle s’est bornée surtout à des traits momentanés ou locaux, car cela est moins vrai pour la haute comédie et les caractères saillants. Il n’est donc pas étonnant, que beaucoup de poètes aient cru pouvoir s’emparer d’un sujet qui n’avait plus de charme au théâtre, à défaut de cette vérité de tableau, de cette propriété de mœurs, qu’on n’exige pas moins dans la composition dramatique que l’intérêt de l’action et la régularité du plan. Le poète n’eût-il alors aucune part dans le fond de la conception, et même dans la disposition des scènes, on ne pourrait encore lui contester beaucoup de mérite, s’il y introduit du moins cette partie importante et difficile que son original n’offrait plus au même-degré. On peut appliquer ces remarques au jeune auteur dont le prétendu plagiat a occupé dernièrement tous les oisifs de la capitale, et qui prouvera d’ailleurs plus d’une fois à l’avenir ce dont son talent est capable quand il s’y livre d’après lui-même, comme il l’a probablement toujours fait. (***)

 

 
 
Il y avait plus de franchise dans la cinquième espèce de plagiat innocent, et le voleur y mettait du moins un peu plus de son industrie. Je veux parler du Centon, genre de poésie en mosaïque [Le centon est un texte formé de divers fragments empruntés à un ou plusieurs auteurs] enfanté au milieu des caprices d’une littérature en décadence, et qui n’est recommandé par aucun nom classique. Il consistait a composer sur un sujet nouveau un poème tissu de vers ou de sections de vers empruntés d’un poète ou de plusieurs poètes anciens, et appliqués le plus souvent a des acceptions très étrangères à leur emploi originel. [Ah ! vous voyez, il l’explique lui-même !] Ce puéril labeur est tombé en désuétude avec les acrostiches et les vers lettrisés [les tautogrammes de nos amis oulipiens, bien-sûr : phrases dont tous les mots commencent par la même lettre ; comme le Veni, vidi, vici de Jules, par exemple] ; mais le secret ne s’en est pas tout à fait perdu, et la plupart de nos poèmes modernes rappellent assez bien les anciens centons, à cela près qu’ils se font annoncer aujourd’hui par un titre moins indiscret, et que le procédé de leur composition n’est plus révélé aux lecteurs.

 

 

(**) Voyez le curieux recueil qu’en a fait Macrobe, dans le cinquième livre de ses Saturnales qui traite des plagiats de Virgile.

(***) Cette querelle scandaleuse dure encore au moment où j’écris. Il est également remarquable et funeste qu’un beau talent ne puisse pas s’élever chez nous, sans qu’une sanglante inimitié s’élève à côté, car il est impossible de méconnaître la prévention et la naine dans toutes les menées dont M. Etienne est l’objet. Il y a, du moins, quelque chose de bien consolant pour lui dans cette espèce de persécution littéraire : c’est qu’on n’en a jamais vu de pareille s’acharner à la médiocrité. Le berceau du génie est comme celui d’Hercule, il est entouré de serpents.
 
 
Il en reste 110 pages et les meilleurs d’entre vous (ceux du groupe C) pourront télécharger l’ouvrage dans son ensemble ici. Pour les amateurs de jeu des sept erreurs, Nodier a placé dans ses notes de fin quelques poètes en vis-à-vis. Bon amusement, les enfants. 

Publié dans Leçons du groupe C

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Mr Vandermeulen 10/10/2007 13:45

Cela doit être un parent, incontestablement.

6P 10/10/2007 13:29

Mais ?...
Il s'agit de Jampur Fraize sur la gravure ?!