De l’imitation [leçon du groupe C #1]

Publié le par Mr Vandermeulen

Revenons donc à Charles Nodier, ce farfelu et attachant polygraphe, qui lui-même publia une Bibliographie des fous, une anthologie des « fous littéraires », expression que Queneau reprit à son compte avec un meilleur succès. Parmi la pléiade de livres incroyables que l’on doit à Nodier, j’aimerais aujourd’hui extraire de cette époustouflante bibliographie les Questions de Littérature légale, datant de 1812. Ce livre est très intéressant, en autre parce qu’il est l’un des premiers à aborder de façon frontale et exhaustive la question du plagiat. Organisé en de nombreux chapitres qui tous tournent autour du même thème, l’essai de Nodier propose de penser les uns après les autres, des sujets tels que l’imitation, la citation, l’allusion, la similitude des idées, l’analogie des sujets, le plagiat en tant que tel, etc. etc. 
Servant encore de nos jours de base sérieuse (Yzabelle Martineau n’a pas hésité, pour construire son Faux littéraire. Plagiat littéraire, intertextualité et dialogisme, aux Éditions Nota Bene (Québec), à se baser sur les réflexions de Nodier), on découvre dans ce petit livre concis toutes les nuances qui aident à différencier l’imitation du répréhensible plagiat. 

Je ne résiste donc pas à vous en livrer un passage, surtout que Charles Nodier a une plume remarquable, agile autant qu’élégante, mais que surtout, surtout, il cafte grave.
Il s’agit du premier chapitre, De l’imitation, retraduit par mes soins en français moderne et que j’ai accompagné de quelques notes entre crochets, pour que la lecture vous soit facilitée ; mais, oui ! que voulez-vous ! je ne peux m’empêcher de vous choyer ! (Les notes suivies d’un * sont de l’auteur).

On est convenu d’appeler imitation toute traduction d’une langue morte introduite dans un ouvrage d’imagination (*), qui n’est pas lui-même la traduction exacte de l’écrit dont elle est tirée.
Virgile a imité Homère ; Racine, les tragiques grecs ; Molière, Plaute ; Boileau, Juvénal et Horace, etc., sans encourir de reproche. Mais il n’en est pas de même des prosateurs du genre simple, qui n’ont point de traits brillants à dérober, comme si l’importance du vol en diminuait la gravité. Montaigne a commis beaucoup de plagiats sur Sénèque et sur Plutarque ; mais il s’en accuse à tout moment, et déclare qu’il est bien aise que ses critiques donnent à Sénèque des nasardes sur son nez. Une partie de ces beaux chapitres, que philosopher c’est apprendre à mourir, et d’une coutume de l’île de Cea, en est visiblement tissée. [Montaigne s’est penché sur une anecdote de Pline qui rapportait que des personnes âgées, lors d’un banquet sur l’île de Cea, se donnaient volontairement la mort en se précipitant dans la mer du haut d’un rocher ; voir le dernier paragraphe d’une coutume de l’île de Cea, Livre II] Il est plus facile que Montaigne ne le croyait, de reconnaître la phrase courte, figurée, sentencieuse, presque toujours antithétique de Sénèque, au travers de la riche abondance de son style, étendu sans être lâche, et détaillé sans être prolixe.

On ne considère encore que comme imitation l’emprunt qu’un auteur fait à une langue vivante, étrangère à la sienne. On a mis sur notre scène, sans être accusé de plagiat, de fort beaux passages d’Alfini [Nodier veut en fait parler de le Vittorio Alfieri, il s’agit d’une coquille qui sera corrigée dès la seconde édition] et de Shakespeare, et les philosophes du dernier siècle doivent la plupart de leurs raisonnements à quelques auteurs anglais. Je crois toutefois qu’il y a quelque défaut de délicatesse à s’emparer d’un trait admirable, et à le faire passer pour sien, soit quand on le tire d’une langue étrangère, soit quand on le tire d’une langue morte. C’est donc un cas de conscience en littérature que le procédé de notre grand Corneille, qui a servilement copié une belle et touchante pensée de Calderòn dans sa tragédie d’Héraclius :

 

O malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice !
Tu retrouves deux fils pour mourir après toi !
Je n’en puis trouver un pour régner après moi.


[Corneille, Héraclius, Empereur d’Orient, acte IV, scène iv]

Ce qu’il y a de certain, c’est que nos critiques ont fort sévèrement accusé Calderòn de ce plagiat, tant qu’il n’a pas été prouvé que la fameuse comédie, Tout est vérité, tout est mensonge, avait sur Héraclius une priorité de quelques années.
Au reste, le plagiat commis sur les auteurs modernes, de quelque pays qu’ils soient, a déjà un degré d’innocence de moins que le plagiat commis sur les anciens, et beaucoup d’écrivains d’une délicatesse sévère l’ont nettement désapprouvé.
« Si j’ai pris quelque chose, dit Scudéry, dans les Grecs et dans les Latins, je n’ai rien pris du tout dans les Italiens, dans les Espagnols, ni dans les Français, me semblant que ce qui est étude chez les anciens est volerie chez les modernes. »

On peut répondre qu’il valait mieux voler comme Corneille, que d’inventer comme Scudéry [Et pan ! Sacré Charles ! Toujours le mot pour rire ! Georges de Scudéry était un dramaturge et écrivain français, frère aîné de Mlle Madeleine de Scudéry, une célèbre salonnière du temps de La Rochefoucauld] ; mais si l’autorité de ce dernier n’est pas bien puissante, son opinion a du moins une apparence de raison et de probité qui mérite des égards. C’était celle aussi de Lamothe-le-Vayer [François Lamothe Vayer, académicien et précepteur de Louis XIV] qui dit dans une de ses lettres, rapportée par Bayle au mot Ephore : « Prendre des anciens et faire son profit de ce qu’ils ont écrit, c’est comme pirater au-delà de la ligne ; mais voler ceux de son siècle, en s’appropriant leurs pensées et leurs productions, c’est tirer la laine au coin des rues, c’est ôter les manteaux sur le Pont-Neuf . [Ephore : magistrat de Sparte] Je crois que tous les auteurs conviennent de cette maxime, qu’il vaut mieux piller les anciens que les modernes, et qu’entre ceux-ci il faut épargner ses compatriotes, préférablement aux étrangers. La piraterie littéraire ne ressemble point du tout à celle des armateurs : ceux-ci se croient plus innocents lorsqu’ils exercent leur brigandage dans le nouveau monde, que s’ils l’exerçaient dans l’Europe. Les autres, au contraire, arment en course bien plus hardiment pour le vieux monde que pour le nouveau ; et ils ont lieu d’espérer qu’on les louera des prises qu’ils y feront... tous les plagiaires, quand ils le peuvent, suivent le plan de la distinction que j’ai alléguée ; mais ils ne le font pas par principe de conscience. C’est plutôt afin de n’être pas reconnus. Lorsqu’on pille un auteur moderne, la prudence veut qu’on cache son larcin ; mais malheur au plagiaire s’il y a une trop grande disproportion entre ce qu’il vole, et ce à quoi il le coud. Elle fait juger aux connaisseurs, non seulement qu’il est plagiaire, mais aussi qu’il l’est maladroitement... L’on peut dérober à la façon des abeilles, sans faire tort à personne, dit encore Lamothe-le-Vayer ; mais le vol de la fourmi qui enlève le grain entier, ne doit jamais être imité. »
Quoi qu’il en soit, l’opinion la plus générale donne à l’imitation , ou si l’on veut au plagiat innocent, la latitude que j’ai déterminée tout à l’heure. Aucune langue ne peut condamner l’écrivain à qui elle a l’obligation d’être journellement enrichie de toutes les conquêtes qu’il lui plaît de faire sur les autres ; et si le procédé de l’auteur n’est pas d’une extrême sévérité morale, il n’en résulte cependant aucun désavantage social qui puisse en balancer l’utilité ; c’est pourquoi le cavalier Marin [surnom du poète philosophe Giambattista Marino] ne faisait pas difficulté de dire que prendre sur ceux de sa nation, c’était larcin mais que prendre sur les étrangers, c’était conquête. Le génie a d’autres moyens, à la vérité, de lutter avec une nation rivale ; mais on a pensé que celui-là même n’était pas à dédaigner.

An dolus, an virtus, quis in hoste requirat ? [Ruse ou courage, qu’importe contre l’ennemi ?]

 

(*) Je dis, dans un ouvrage d’imagination, parce que je ne pense pas qu’il en soit de même dans les ouvrages de sciences, et en voici la raison : le poète et particulièrement le poète dramatique qui s’empare d’une idée ingénieuse ou sublime, et qui la fait passer dans sa langue, n’est pas maître de citer. Il y a d’ailleurs dans l’application du langage élégant et mesuré, de la poésie à une pensée quelconque, une espèce de mérite propre qui distingue le poète du prosateur; enfin, ce genre d’emprunt est consacré par l’avis, unanime des critiques. C’est toute autre chose de traduire, sans le nommer, un auteur étranger ou ancien qui a écrit sur des matières positives, et dont le mérite consiste, ou dans certaines découvertes, ou dans l’ordre qu’il a donné aux découvertes des autres, ou dans la manière dont il les a exprimées. Cette traduction subreptice est un véritable plagiat, un vol caractérisé, et l’on n’en a jamais jugé autrement.

 

Allez, c’est tout pour aujourd’hui, trop d’idées n’est pas bon. Vous pouvez ranger vos cahiers. la suite demain.

 

Publié dans Leçons du groupe C

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Mr Vandermeulen 03/10/2007 18:55

Bon Dieu ! Mais que lui arrive-t-il ?!! Si ce n'est pas pour y chercher un prix, je ne vois vraiment pas ce qu'il irait faire là...
Lui rend-t-on un hommage quelconque ? c'est étonnant, je n'ai reçu aucun carton...

AMBRE 03/10/2007 18:17

Bien entendu.

Par ailleurs, je doute que notre ami soit accueilli par un concert de cors de chasse. Saint-Étienne est une ancienne ville minière, vous comprenez. Pauvre Gonzague !

Mr Vandermeulen 03/10/2007 17:34

Vous êtes dans l’élite, mon ami, voyons… le groupe C est fait pour vous.
Remettez mes amitiés à ce bon Gonzague, ça ne m’étonne pas qu’il vous a pour ami, cet homme sait s’entourer et sait ce qu’est un talent !
Je vous jalouse un peu, Ambre. Cela me fait penser que je pourrais placer en cet endroit une version plus complète de ma correspondance parue dans Jade.
Vous me raconterez, j’espère !

AMBRE 03/10/2007 16:18

Euh, je ne sais plus dans quel groupe je suis, Monsieur.

Ah, j'y pense : je vais voir votre ami Gonzague Saint-Bris à Saint-Étienne, prochainement...