La Science Infuse

Publié le par Mr Vandermeulen

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Est-ce parce que récemment il fut curieusement assimilé à Nicolas Hulot (la parenté vient d’un commentateur de la bande dessinée qui aime les formules), que dans sa dernière bande dessinée, M. Jean Bourguignon a mis en scène le plus médiatique « écologiste de France » ? Une chose est sûre, au-delà du fait qu’il soit ou non dans la vérité, M. Bourguignon soulève avec sa manière très personnelle les contradictions et les problèmes que nous impose l’ère de l’éco-buziness. En cela, M. Bourguignon aborde la question écologique avec le même piquant dont Gilles Lipovetsky usait en 1992, quand celui-ci écrivait :

Sans doute la culture écologique et son souci de responsabilité envers les générations futures marquent-ils un coup d’arrêt à la logique déresponsabilisante de l’individualisme radical : pourtant c’est toujours l’exigence individualiste de vivre mieux et plus longtemps qui est le ressort profond de la sensibilité verte de masse. Sans doute, l’idée d’obligation regagne-t-elle de l’autorité, mais de quoi s’agit-il pour le plus grand nombre sinon de respecter les espaces verts, consommer des produits recyclables, refuser les sacs en plastique, circuler à vélo, éventuellement participer à des marches et chaînes de solidarité. La morale écologique au quotidien est minimaliste, elle ne prescrit aucun oubli de soi, aucun sacrifice suprême, seulement ne pas gaspiller, moins ou mieux consommer. En dépit de tout ce qui les sépare, conscience écologique et charité médiatique font partie d’un même ensemble, ils illustrent l’irrésistible promotion démocratique des éthiques individualistes sans douleur. […]

Témoigne encore de la culture postmoraliste, le fait hautement significatif que l’idéal d’« autolimitation des besoins » et la dénonciation des vices de la société de consommation, qui étaient au cœur de la mythologie écologique des années 1960-1970, ont été relégués au second plan. Pour l’essentiel, la mobilisation écologique s’arc-boute à présent sur la protection de la nature, la gestion équilibrée des écosystèmes, la réconciliation du développement industriel et de la défense de l’environnement. En lieu et place de l’utopie antitechnicienne, nous avons une conscience consumériste de masse. Il n’est plus guère question d’alternative globale, les vitupérations contre le marché et les pseudo-besoins ont cédé le pas au shopping écologique, à la fièvre des produits « bio », à la diététique saine, à l’hygiène biologique, aux thérapies douces, au tourisme vert. L’idéal d’« austérité volontaire » du premier moment écologique a vécu, c’est un hédonisme écologique qui domine les aspirations contemporaines prolongeant d’une autre manière la dynamique individualiste consommative. La culture écologique n’a pas réussi à détourner de leur cours les passions individualistes au bien-être, ce sont elles qui l’ont recyclée et réconciliée avec la logique industrielle et consommative.

De même que la sensibilité écologique conduit à l’expansion des pouvoirs de l’État, de même permet-elle aux industries de trouver de nouveaux créneaux de développement : le marché de l’antipollution, les biotechnologies, l’éco-engineering, les technologies propres, le traitement des déchets ménagers et industriels n’en sont qu’à leurs débuts, l’avenir est à l’éco-industrie congruente avec les nouvelles aspirations de masse au « naturel » et à la qualité de l’environnement. Telle qu’elle s’incarne socialement l’éthique de l’environnement n’est plus dirigée contre le capitalisme et l’industrie, elle élargit la sphère de la marchandise et conduit au développement du high-tech, de la techno-science, du contrôle soft de la nature : les âmes vertueuses et bucoliques vont s’en indigner mais plus de respect envers la nature, cela signifie, de fait, plus d’artificialisme techno-scientifique et plus de business, plus d’industrie et de marché. La marée écologique se traduit par de nouvelles technologies, de nouveaux vecteurs de croissance : d’ores et déjà les éco-industries et produits « verts » connaissent une expansion spectaculaire, l’éco-marketing et les magasins écologiques se multiplient; le marché communautaire de l’antipollution va sans doute doubler d’ici à l’an 2000, l’écologie est devenue un «facteur de production», une dimension nouvelle des stratégies d’entreprise.jbgg-fondu.jpg

jbgg2.jpgJean Bourguignon est un très bon garçon et c’est toujours un plaisir pour moi que de lire ses petites productions. En parallèle à sa production officielle, M. Bourguignon a toujours livré à son lectorat de petits opuscules qu’il conçoit, imprime et façonne lui-même, et dont les médias ne parlent pratiquement jamais. Ces petits fanzines simples et attrayants, parfois à la forme délicate et travaillée, comme son Petite Soirée, très joliment sérigraphié, sont le plus généralement photocopiés et conçus avec l’apposition d’une élémentaire pointe fer. Je suis donc avec un intérêt amusé l’œuvre underground de M. Bourguignon depuis son tout premier essai, Aquarium Crétassik, qui remonte maintenant à plus de douze ans.

Si les petites productions
connues de M. Bourguignon ont depuis le début encouragé mon intérêt pour la bande dessinée, sa dernière série, intitulée La Science Infuse, me fait dire que M. Bourguignon est arrivé au faîte de son art, que jamais, dans toute sa bibliographie, il n’avait maîtrisé son talent de moraliste avec autant d’esprit, d’humour et de personnalité, jamais non plus, l’objet conçu pour accueillir ses histoires en bandes dessijbgg01.jpgnées n’avait trouvé meilleur dialogue avec les idées de son auteur. Apportant depuis toujours à son œuvre le souci mesuré du politique, M. Bourguignon a réussi dans sa dernière série à produire chez son lecteur une occasion particulière de consirer l’écologie, nouvelle et singulière, unique en bande dessinée. Je ne peux que vous inviter à découvrir cela de vous-même, en vous conseillant fortement de commander quelques numéros directement à l’auteur. Ces petits fascicules, s’ils n’ont pas de prix, n’en sont pas pour autant gratuits : pour recevoir La Science Infuse, on en appelle au libre arbitre du lecteur, qui appréciera lui-même du prix qu’il lui faudra verser à l’auteur.

SI.jpgLa Science Infuse

A5 - N/B - 16 p.
103, rue Vandenschriek

1090 Bruxelles - Belgiëhique

 

Publié dans Lectures

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Mr Vandermeulen 16/10/2007 23:34

Bien entendu, cher Guy, nous vous suivons parfaitement. Mais c'est oublier le jury qui doit décerner le Tournesol d'or... Nous en reparlerons fin janvier. Vôtre.

Guy le mécènicien 16/10/2007 18:15

J'ai découvert tout récemment le blog de Mr Desmoulins, que j'ai trouvé très instructif. Cependant, concernant Jean BGG que je connais de longue date, j'aurais de loin préféré la question : pourquoi Jean Bourguignon gagnera le Prix Tournesol 2008? C'est beaucoup plus positif et enthousiaste!! Je peux même proposer dès à présent 5 réponses: -son humour réaliste (scènes du quotidien),
-son humour du 2° (ou 3° degré) dans ses controverses, -sa grande diversité des sujets abordés, - ses très bonnes informations sur l'écologie -et sa juste retenue envers les politiciens. Evidemment, il y a encore bien d'autres raisons d'encourager ce jeune dessinateur-scénariste-écologiste !

jbgg 28/09/2007 11:30

hé bien, monsieur Vandermeulen, permettez-moi de vous remercier. J'étais déja passé sur votre blog fort instructif sans pour autant y laisser des traces, vu la haute teneur des propos échangés ici, de votre part ou de celles de vos intervenants.Cela me complexe un tantinet quand à ma santé mentale car, comme vous l'ignorez sans doute, je suis atteint d'alzheimer précoce, ce qui m'empêche de sortir moults références, puisque aussitôt apprises, aussi vite oubliées.
Quelle ne fut en tout cas pas ma surprise de voir réunis mes productions du siècle passé- sans parler de celle en bleu, là, que j'aurais aimé oublier-
Je ne connais pas le monsieur Lipovetsky mais je ne suis pas dupe quand à la médiatisation de mots tel que "développement durable"; "écologie"; etc qui, il y a quelques années étaient ringard, baba etc. Maintenant sont "mode" même pour vendre des Hummer. Ce ne sont que des mots.
N'ayant pas votre capacité à m'exprimer dans la langue de Molière, vous trouverez mon avis sur cette question et bien d'autres dans les prochaines "science infuse" qui continuent leur bonhomme de chemin, quoique pour l'instant, je fait des disgressions bd encore plus underground.
(diable, essayant de calquer votre phrasé, je n'obtiens qu'un style lourd et prétentieux, avec sans doute un paquet d'erreurs grammaticales et de fautes d'orthographes. Je m'en remets à votre indulgence. Mes amités à votre petit-neveu; j'ai relu récemment ses "monsieur Bulex". déja une biographie, avant Fritz Haber.)

Mr Vandermeulen 28/09/2007 13:08

Bonjour, mon bon Jean, quel plaisir de vous lire ici, mais installez-vous, prenez place, et cette polyarthrite ? Ne vous tuez pas à lire la prose de M. Lipovetsky, elle ne vous apprendra rien qui puisse rendre vos œuvres meilleures. C’est très gentil à vous de vous intéresser aux livres de mon petit-neveu, Jean, mais de grâce, ses œuvres de jeunesse ne valent pas que vous y perdiez votre temps. Ces Histoires de Monsieur Bulex sont absolument puériles et me font honte, j’ai par ailleurs dit à David tout le mal que j’en pensais ; mais le bougre semble les assumer, ces jeunes ne savent plus de chemin avec eux-mêmes, mon bon Jean, ils manquent tant d’autorité ! Enfin, David semble se reprendre et j’ose espérer qu’il ne quittera plus la voie qui s’offre à lui depuis son Fritz Haber. Mais parfois, Jean, j’en viens à me demander si la bonne fortune de mon petit-neveu ne tient pas du pur accident ; ce garçon peut-être si bête quand il le veut… 

Docteur O 26/09/2007 10:00

Cher Monsieur Vandermeulen,

Je suis prolixe en commentaire je m'en excuserais presque.

Malgré le grand intérêt que j'ai pu trouvé dans les écrits de M. Gilles Lipovetsky, qui sait trouver les points sensibles sur le corps social et les tripatouiller, vous m'accorderez cette remarque.

Ce Monsieur, qui porte aussi le galurin de conférencier pour capitaines d'industries, à grandement tendance à faire feu de tout bois et à prétendre successivement une chose et son contraire.

Il me semble que si l'on peut le citer, il faut le faire avec de fortes pincettes au nez, et avec toute la circonspection qu'il est d'usage de pratiquer avec les produits toxiques.

Vôtre,

Docteur O.