Je me rends compte que je vous ai parlé de SMart dans ma note du 19 septembre et probablement que
ceux qui me lisent de France ne savent rien de cette association. Aussi, reproduisons pour nos amis d’Outre-Quiévrain, la présentation officielle de l’association :
SMart est une association d’artistes professionnels, offrant des services à ses membres et régie par une charte, née de la demande d’artistes confrontés aux
difficultés de gestion de leur statut et de leurs activités, difficultés souvent liées aux contraintes de la nature intermittente de l’activité artistique et au caractère irrégulier des revenus
de ces activités.
SMart a généré un cadre adapté à chaque situation professionnelle. Ainsi des outils et des moyens informatifs, administratifs et juridiques ont été élaborés permettant aux artistes de faire face
à cette situation.
Conjointement, SMart agit dans les champs social, politique et économique pour faire reconnaître l’activité artistique comme une activité professionnelle productive au même titre que les
activités de l’ensemble de la population.
Moi-même membre de SMart depuis 1999 – je fus le 340ème inscrit – j’ai vu s’accroître l’association d’une manière impressionnante : elle atteint
aujourd’hui les 16.000 affiliés(*) – j’en suis toujours le doyen, bien sûr...
Si SMart concentre actuellement sa marche de manœuvre de façon nationale, les désirs européens ne sont pas à exclure et quelques démarches portées vers les milieux associatifs et politiques
français existent déjà. Vous voilà prévenu, mes enfants…
Pour ceux que les chiffres et les commentaires sur la question de la condition actuelle de l’artiste intéressent, on peut télécharger le rapport complet des multiples tables rondes qui se sont organisées durant l’année 2007, à Bruxelles, en Wallonie et en Flandre. Beaucoup d’intervenants se sont exprimés lors de ces réunions, et une large palette de disciplines artistiques ainsi que divers producteurs et diffuseurs furent représentés. Pour avoir assisté personnellement à plusieurs de ces rencontres, je peux témoigner de l’enthousiasme et du sérieux des intervenants. Chacun à parlé, et chacun à clairement exprimé ses difficultés, et confirmé la paupérisation généralisée des secteurs. Le rapport qui synthétise les nombreux constats qui se sont faits à ces réunions n’emporte pas encore un véritable succès. Peu de commentaires ont été formulés, et l’on se demanderait presque si les gens qui sont venus donner de leur temps et de leur personne à cette enquête ont véritablement saisi les intentions de SMart. Espérons que cette étrange situation change et que l’intérêt pour une vision globale de la problématique l’emporte sur l’inéluctable et malheureuse propension à toujours vouloir prêcher pour sa chapelle. La voix des artistes est tout sauf unique, et, à moins qu’ils aient quelques enjeux communs, jamais nous n’entendrons l’homme de plume prendre la défense de l’artiste de rue. Sur ce sujet, ne demandons pas à l’homme d’être infidèle à sa nature, les réunions organisées par SMart ont démontré que cette requête était chimérique. Par ailleurs, les enjeux de SMart ne se trouvent aucunement dans cette question, eux les premiers, plus que quiconque, savent qui sont les artistes belges d’aujourd’hui.
Peu rébarbatif et très facile à lire, ce rapport de 40 pages est construit principalement sur des citations d’artistes et de producteurs. Les conclusions sont intéressantes et plusieurs pistes, celles des intervenants principalement, sont proposées en fin.
Rapport sur le vécu socio-économique des artistes et des producteurs belges.
Ce rapport est à ma connaissance le premier en francophonie (en Europe ? dans le Monde ?) à avoir réuni des centaines d’acteurs du secteur artistique pour rendre compte de la situation socio-économique de la profession. Si quelqu’un est au courant d’un précédent dans un autre pays, il sera gentil de me le faire connaître par un commentaire.
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Jean Bourguignon est un très bon garçon et c’est toujours un plaisir pour moi que de lire ses petites productions. En parallèle à sa
production officielle, M. Bourguignon a toujours livré à son lectorat de petits opuscules qu’il conçoit, imprime et façonne lui-même, et dont les médias ne parlent pratiquement jamais. Ces petits
fanzines simples et attrayants, parfois à la forme délicate et travaillée, comme son Petite Soirée, très joliment sérigraphié, sont le plus généralement photocopiés et conçus avec
l’apposition d’une élémentaire pointe fer. Je suis donc avec un intérêt amusé l’œuvre underground de M. Bourguignon depuis son tout premier essai, Aquarium Crétassik, qui
remonte maintenant à plus de douze ans.
nées n’avait trouvé meilleur dialogue avec les idées de son auteur. Apportant depuis toujours à son œuvre le souci mesuré du politique, M. Bourguignon a réussi dans sa dernière série à produire chez son lecteur une occasion particulière de considérer l’écologie, nouvelle et singulière, unique en bande dessinée. Je ne peux que vous
inviter à découvrir cela de vous-même, en vous conseillant fortement de commander quelques numéros
directement à l’auteur. Ces petits fascicules, s’ils n’ont pas de prix, n’en sont pas pour autant gratuits : pour recevoir La Science Infuse,
on en appelle au libre arbitre du lecteur, qui appréciera lui-même du prix qu’il lui faudra verser
à l’auteur.
La Science
Infuse
Un ami éditeur me disait
dernièrement qu’il en était venu à considérer de très mauvaise façon les artistes qui poussent des cris d’orfraie dès qu’ils aperçoivent une once de leur génie partiellement reproduit dans une
œuvre, ou qui, dès que leur intégrité morale semble souillée par les obscénités que le plagiat naturellement projetterait, aussitôt menacent d’user du code de la propriété intellectuelle. Ou, en
pensant plus simplement aux artistes procéduriers qui usent et abusent du code, voire en vivent, ce même ami me confiait que, selon lui, toute cette triste clique d’effarouchés et d’orgueilleux
accomplis, par ses manœuvres, encourage malgré elle les dérives de la propriété intellectuelle, en renforce l’
iniquité, et, par la même occasion, contribue, à l’instar de ceux qui usent de plus en plus fréquemment du certificat d’obtention
végétale, au succès de la dérive capitaliste. Assimiler les agitations d’un malheureux auteur convaincu d’avoir été spolié aux intrigues des industries du génie génétique liées à
l’appropriation du vivant n’est pas un rapprochement manquant d’audace. Il est vrai cependant que l’on peut entrevoir avec cette vision des choses une certaine déraison dans le chef de
l’artiste à vouloir scier la branche sur laquelle il repose : si l’on s’intéresse d’un peu plus près à la genèse de la propriété intellectuelle par exemple, on découvrira avec une certaine
surprise que l’artiste n’est pas totalement étranger à son apparition.
Le saviez-vous, mes enfants ?
se par une idée fixe : devenir celui qui apportera au
gigantesque chantier de la cathédrale de Florence, le moyen de voûter sa coupole. Il avait en effet
grandit dans les ombres de la cathédrale, dont la construction avait été entreprise en 1296, près de cent ans plus tôt. L’édification de la cathédrale, d’une ambition démesurée, avait dû cesser
ses travaux en 1367 car l’on s’était rendu compte que les connaissances technologiques ne pouvaient faire face au problème de la voûte de la coupole,
beaucoup trop gigantesque. Brunelleschi, assuré que son devoir se trouvait là, sacrifia vingt années de sa vie à résoudre la question. Cependant, alors même qu’il découvrait la solution, il fut
confronté à l’incrédulité de ses contemporains et se vit même qualifié de fou. Un siècle plus tard, en 1550, dans Les vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes, de Cimabue
à nos jours et dans son chapitre consacré à Brunelleschi, le grand historien Vasari notait : Il s’échauffait dans son discours ; plus il cherchait à simplifier sa conception afin
d’être compris et cru, plus naissaient les doutes : on le croyait encore moins et on le prenait pour un charlatan. On lui ordonna plusieurs fois de se retirer, mais il ne voulait pas partir, on
dut le faire sortir de force de la salle d’audience par les valets, en décrétant qu’il était complètement fou. Filippo raconta plus tard qu’après cet affront il n’osait plus aller nulle part dans
la ville, craignant qu’on ne dise : « Voilà le fou qui passe ».
L’Histoire n’est pas
joueuse et nous savons à présent que Brunelleschi a réussi son pari. Mais ceci ne fut pas sans peine ni déboires. « Pour réaliser son projet, Brunelleschi dut non seulement concevoir un
nouveau mode de montage, avec des matériaux légers et des mortiers à prise rapide, mais aussi calculer jusque dans les moindres détails la place et l’inclinaison de chaque brique : l’absence de
cintre interdisait l’habituelle taille « à la demande » permettant d’essayer les pierres sur le cintrage, quitte à les retailler pour les ajuster. Aucune erreur n’était permise. L’astucieux
architecte dut même imaginer les outils et les engins qui s’adapteraient à ce chantier d’un nouveau genre ». C’est dans ce contexte, pour que s’achemine le marbre indispensable à
la construction de son dôme, que Brunelleschi imagina une embarcation jamais conçue jusque-là, un énorme navire qu’il baptisa « Il Badalone » et qui pouvait transporter des tonnes de
marbres venus de Pise sur le fleuve de l’Arno. Mais F
ilippo Brunelleschi ne se contenta pas des fruits de son invention, il organisa un chantage auprès des autorités de la
ville de Florence pour que lui soit accordé l’exclusivité de l’exploitation du Badalone. Ainsi, le
19 juin 1421, la ville de Florence publia ce que l’on peut considérer comme le premier brevet enregistré
de l’histoire.
Debout,
les enfants ! La publication d’une récente enquête d’envergure européenne sur l’impact socio-économique de la culture en Europe a vu contre toute attente le plus porteur des secteurs
économiques, les monstrueuses NTIC*, jugées jusqu’ici comme l’industrie phare de l’économie de notre récent XXIe siècle, détrônées par celui de l’artiste. Dans sa tentative de quantifier la
puissance économique de l’artiste, cette charmante étude a révélé que le secteur culturel-et-créatif – c’est à dire aussi bien les secteurs non industriels produisant des biens et services
destinés à être consommés sur place, comme un concert, une foire artistique, une exposition ; les secteurs industriels produisant des biens et services destinés à être reproduits en vue
d’une dissémination de masse, comme un livre, un film, un jeu vidéo, la musique ; mais aussi le secteur dit créatif, qui inclut des activités telles que le design, la mode,
l’architecture ou la publicité – tout le secteur culturel-et-créatif propre à l’artiste dans son sens large donc, a engendré à lui seul un chiffre d’affaires qui s’est élevé à plus de 654
milliards d’euros, pour la seule année 2003. A titre de comparaison, le secteur des NTIC n’avait atteint cette même année que 541 milliards d’euros, et le chiffre d’affaires de l’industrie des
fabricants de voiture, dont la réputation de la portée économique n’est pourtant plus à faire, s’élevait seulement à 271 milliards d’euros.
Les résultats de cette enquête qui consacre
l’artiste comme l’un des acteurs incontestés de l’économie planétaire, ne reflètent cependant pas exactement la réalité des choses. Si la fascinante apogée de l’artiste, comme je l’évoquais dans
ma première note, voit enfin l’époque se prosterner aux genoux de sa réussite dans un élan universel de culte et de passion, ce prestige ne lui confère pas pour autant le statut de riche fortuné,
et il semble bien que la bohème, cette importune partenaire, demeurera pour lui et pour longtemps encore, une compagne inséparable. En 2004, le secteur dit artistique représentait 3,1% des
emplois totaux l’Union Européenne, ce qui équivaut à 5,8 millions de personnes employées. Cette communauté importante, si elle se partageait équitablement ses 654 milliards d’euros, jouirait d’un
salaire annuel de plus de 97.000 euros. Cette somme coquette est considérablement plus élevée que ce que SMart, une association sans but lucratif belge a publié, puisque l’artiste en Belgique
disposerait en moyenne de seulement 4.500 euros par an (chiffres publiés par SMart dans son récent rapport sur le vécu socio-économique des artistes et des producteurs). En attendant de répondre
à cette énigme qui distingue les deux parts antinomiques et constitutives de sa nature, à savoir qu’il est à la fois un producteur de croissance le plus compétitif et dynamique du monde et l’un
des premiers des laissé pour compte de l’économie, l’artiste instruira son orgueil des avantages immatériels que son rôle lui a conféré et tentera d’exploiter au mieux les largesses du
monde.
Toujours à propos du plagiat, une récente et très intéressante bande dessinée de Benjamin Flao et Christophe Dabitch, La ligne de fuite.
Parce que les artistes produisent une définition originale d’eux-mêmes en privilégiant l’intériorité et l’authenticité de la personnalité au dépens de l’imitation des modèles
extérieurs qui habituellement détermine l’individu ordinaire, et cependant qu’ils perdent de leur rareté et que l’époque actuelle, plus qu’aucune autre, n’a jamais autant recensé d’individualités
s’en réclamant, la communauté des artistes continue d’offrir au monde une image de son rôle positive et même enviable. Il va sans dire que cette authenticité de l’identité de l’artiste, parée de
son indispensable originalité, vertu obligée à sa définition, est largement surestimée. A l’instar du héros sportif dont il se vérifie qu’il s’est dopé et qui voit son image d’excellence aussitôt
s’abîmer dans la disgrâce, l’artiste, dont c’est la règle d’envisager son identité indifférente à toute influence extérieure et parce qu’il est l’incarnation vivante de l’originalité identitaire
idéalisée, se retrouve lui aussi automatiquement discrédité dès qu’il est convaincu de flagrant délit de plagiat. L’artiste, comme le sportif, sont les héros qui créent le mythe de notre temps.
Ils échafaudent pour la communauté l’image d’une société parallèle et idéale, sans faillir ; le premier ne peut jamais contrefaire et doit exceller en étant neuf, inédit et original ;
le second doit atteindre par le dépassement de soi la perfection et l’outrepassement des performances de façon naturelle.
Aussi, osons le dire, le plagiat
peut s’avérer salutaire. Le scribe du Ve siècle, pauvre moine bon qu’à écrire, retranscrivait, copiait, brodait les légendes païennes, et celles-ci d’être lues au réfectoire, pour être ensuite
prononcées dans les églises, puis imitées, calquées, plagiées, enjolivées, et enfin compilées dans la Légende dorée de Voragine, héros de la littérature occidentale. Que serait La
Fontaine sans Esope ? Corneille sans Guilhem de Castro ?
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