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Vendredi 28 septembre 2007

SMart.jpg Je me rends compte que je vous ai parlé de SMart dans ma note du 19 septembre et probablement que ceux qui me lisent de France ne savent rien de cette association. Aussi, reproduisons pour nos amis d’Outre-Quiévrain, la présentation officielle de l’association :

SMart est une association d’artistes professionnels, offrant des services à ses membres et régie par une charte, née de la demande d’artistes confrontés aux difficultés de gestion de leur statut et de leurs activités, difficultés souvent liées aux contraintes de la nature intermittente de l’activité artistique et au caractère irrégulier des revenus de ces activités.
SMart a généré un cadre adapté à chaque situation professionnelle. Ainsi des outils et des moyens informatifs, administratifs et juridiques ont été élaborés permettant aux artistes de faire face à cette situation.
Conjointement, SMart agit dans les champs social, politique et économique pour faire reconnaître l’activité artistique comme une activité professionnelle productive au même titre que les activités de l’ensemble de la population.

 

 

Moi-même membre de SMart depuis 1999 – je fus le 340ème inscrit – j’ai vu s’accroître l’association d’une manière impressionnante : elle atteint aujourd’hui les 16.000 affiliés(*) – j’en suis toujours le doyen, bien sûr...
Si SMart concentre actuellement sa marche de manœuvre de façon nationale, les désirs européens ne sont pas à exclure et quelques démarches portées vers les milieux associatifs et politiques français existent déjà. Vous voilà prévenu, mes enfants…

 

Pour ceux que les chiffres et les commentaires sur la question de la condition actuelle de l’artiste intéressent, on peut télécharger le rapport complet des multiples tables rondes qui se sont organisées durant l’année 2007, à Bruxelles, en Wallonie et en Flandre. Beaucoup d’intervenants se sont exprimés lors de ces réunions, et une large palette de disciplines artistiques ainsi que divers producteurs et diffuseurs furent représentés. Pour avoir assisté personnellement à plusieurs de ces rencontres, je peux témoigner de l’enthousiasme et du sérieux des intervenants. Chacun à parlé, et chacun à clairement exprimé ses difficultés, et confirmé la paupérisation généralisée des secteurs. Le rapport qui synthétise les nombreux constats qui se sont faits à ces réunions n’emporte pas encore un véritable succès. Peu de commentaires ont été formulés, et l’on se demanderait presque si les gens qui sont venus donner de leur temps et de leur personne à cette enquête ont véritablement saisi les intentions de SMart. Espérons que cette étrange situation change et que l’intérêt pour une vision globale de la problématique l’emporte sur l’inéluctable et malheureuse propension à toujours vouloir prêcher pour sa chapelle. La voix des artistes est tout sauf unique, et, à moins quils aient quelques enjeux communs, jamais nous n’entendrons l’homme de plume prendre la défense de l’artiste de rue. Sur ce sujet, ne demandons pas à l’homme d’être infidèle à sa nature, les réunions organisées par SMart ont démontré que cette requête était chimérique. Par ailleurs, les enjeux de SMart ne se trouvent aucunement dans cette question, eux les premiers, plus que quiconque, savent qui sont les artistes belges d’aujourd’hui.

 

Peu rébarbatif et très facile à lire, ce rapport de 40 pages est construit principalement sur des citations d’artistes et de producteurs. Les conclusions sont intéressantes et plusieurs pistes, celles des intervenants principalement, sont proposées en fin.

 

tables-rondes.jpg

 

Rapport sur le vécu socio-économique des artistes et des producteurs belges.

 

Ce rapport est à ma connaissance le premier en francophonie (en Europe ? dans le Monde ?) à avoir réuni des centaines d’acteurs du secteur artistique pour rendre compte de la situation socio-économique de la profession. Si quelqu’un est au courant d’un précédent dans un autre pays, il sera gentil de me le faire connaître par un commentaire.

 
(*) 16.000 membres, pour la Belgique qui compte 10 millions d’habitants (6 millions de néerlandophones et 4 millions de francophones), c’est déjà un chiffre considérable. SMart, dont les affiliés sont avant tout francophones, estime toutefois que leurs membres ne représentent que 15 % des artistes actifs en Belgique.

 

Par Mr Vandermeulen - Publié dans : Humeurs
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Mardi 25 septembre 2007

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Est-ce parce que récemment il fut curieusement assimilé à Nicolas Hulot (la parenté vient d’un commentateur de la bande dessinée qui aime les formules), que dans sa dernière bande dessinée, M. Jean Bourguignon a mis en scène le plus médiatique « écologiste de France » ? Une chose est sûre, au-delà du fait qu’il soit ou non dans la vérité, M. Bourguignon soulève avec sa manière très personnelle les contradictions et les problèmes que nous impose l’ère de l’éco-buziness. En cela, M. Bourguignon aborde la question écologique avec le même piquant dont Gilles Lipovetsky usait en 1992, quand celui-ci écrivait :

Sans doute la culture écologique et son souci de responsabilité envers les générations futures marquent-ils un coup d’arrêt à la logique déresponsabilisante de l’individualisme radical : pourtant c’est toujours l’exigence individualiste de vivre mieux et plus longtemps qui est le ressort profond de la sensibilité verte de masse. Sans doute, l’idée d’obligation regagne-t-elle de l’autorité, mais de quoi s’agit-il pour le plus grand nombre sinon de respecter les espaces verts, consommer des produits recyclables, refuser les sacs en plastique, circuler à vélo, éventuellement participer à des marches et chaînes de solidarité. La morale écologique au quotidien est minimaliste, elle ne prescrit aucun oubli de soi, aucun sacrifice suprême, seulement ne pas gaspiller, moins ou mieux consommer. En dépit de tout ce qui les sépare, conscience écologique et charité médiatique font partie d’un même ensemble, ils illustrent l’irrésistible promotion démocratique des éthiques individualistes sans douleur. […]

Témoigne encore de la culture postmoraliste, le fait hautement significatif que l’idéal d’« autolimitation des besoins » et la dénonciation des vices de la société de consommation, qui étaient au cœur de la mythologie écologique des années 1960-1970, ont été relégués au second plan. Pour l’essentiel, la mobilisation écologique s’arc-boute à présent sur la protection de la nature, la gestion équilibrée des écosystèmes, la réconciliation du développement industriel et de la défense de l’environnement. En lieu et place de l’utopie antitechnicienne, nous avons une conscience consumériste de masse. Il n’est plus guère question d’alternative globale, les vitupérations contre le marché et les pseudo-besoins ont cédé le pas au shopping écologique, à la fièvre des produits « bio », à la diététique saine, à l’hygiène biologique, aux thérapies douces, au tourisme vert. L’idéal d’« austérité volontaire » du premier moment écologique a vécu, c’est un hédonisme écologique qui domine les aspirations contemporaines prolongeant d’une autre manière la dynamique individualiste consommative. La culture écologique n’a pas réussi à détourner de leur cours les passions individualistes au bien-être, ce sont elles qui l’ont recyclée et réconciliée avec la logique industrielle et consommative.

De même que la sensibilité écologique conduit à l’expansion des pouvoirs de l’État, de même permet-elle aux industries de trouver de nouveaux créneaux de développement : le marché de l’antipollution, les biotechnologies, l’éco-engineering, les technologies propres, le traitement des déchets ménagers et industriels n’en sont qu’à leurs débuts, l’avenir est à l’éco-industrie congruente avec les nouvelles aspirations de masse au « naturel » et à la qualité de l’environnement. Telle qu’elle s’incarne socialement l’éthique de l’environnement n’est plus dirigée contre le capitalisme et l’industrie, elle élargit la sphère de la marchandise et conduit au développement du high-tech, de la techno-science, du contrôle soft de la nature : les âmes vertueuses et bucoliques vont s’en indigner mais plus de respect envers la nature, cela signifie, de fait, plus d’artificialisme techno-scientifique et plus de business, plus d’industrie et de marché. La marée écologique se traduit par de nouvelles technologies, de nouveaux vecteurs de croissance : d’ores et déjà les éco-industries et produits « verts » connaissent une expansion spectaculaire, l’éco-marketing et les magasins écologiques se multiplient; le marché communautaire de l’antipollution va sans doute doubler d’ici à l’an 2000, l’écologie est devenue un «facteur de production», une dimension nouvelle des stratégies d’entreprise. jbgg-fondu.jpg

jbgg2.jpg Jean Bourguignon est un très bon garçon et c’est toujours un plaisir pour moi que de lire ses petites productions. En parallèle à sa production officielle, M. Bourguignon a toujours livré à son lectorat de petits opuscules qu’il conçoit, imprime et façonne lui-même, et dont les médias ne parlent pratiquement jamais. Ces petits fanzines simples et attrayants, parfois à la forme délicate et travaillée, comme son Petite Soirée, très joliment sérigraphié, sont le plus généralement photocopiés et conçus avec l’apposition d’une élémentaire pointe fer. Je suis donc avec un intérêt amusé l’œuvre underground de M. Bourguignon depuis son tout premier essai, Aquarium Crétassik, qui remonte maintenant à plus de douze ans.

Si les petites productions
connues de M. Bourguignon ont depuis le début encouragé mon intérêt pour la bande dessinée, sa dernière série, intitulée La Science Infuse, me fait dire que M. Bourguignon est arrivé au faîte de son art, que jamais, dans toute sa bibliographie, il n’avait maîtrisé son talent de moraliste avec autant d’esprit, d’humour et de personnalité, jamais non plus, l’objet conçu pour accueillir ses histoires en bandes dessi jbgg01.jpg nées n’avait trouvé meilleur dialogue avec les idées de son auteur. Apportant depuis toujours à son œuvre le souci mesuré du politique, M. Bourguignon a réussi dans sa dernière série à produire chez son lecteur une occasion particulière de consirer l’écologie, nouvelle et singulière, unique en bande dessinée. Je ne peux que vous inviter à découvrir cela de vous-même, en vous conseillant fortement de commander quelques numéros directement à l’auteur. Ces petits fascicules, s’ils n’ont pas de prix, n’en sont pas pour autant gratuits : pour recevoir La Science Infuse, on en appelle au libre arbitre du lecteur, qui appréciera lui-même du prix qu’il lui faudra verser à l’auteur.

SI.jpg La Science Infuse

A5 - N/B - 16 p.
103, rue Vandenschriek

1090 Bruxelles - Belgiëhique

 

Par Mr Vandermeulen - Publié dans : Lectures
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Dimanche 23 septembre 2007

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Lors des ultimes ajustements portés à la couverture de mon dernier ouvrage à paraître à la Petite Bibliothèque des Cultures Contemporaines, La préfiguration du pacte faustien dans la Chronique d’Erfurt de Zacharias Hogel, une introduction, j’ai été surpris de voir sur la maquette de la quatrième de couverture, un code-barre beaucoup plus grand que d’habitude et agrémenté d’indications nouvelles. Jugeant la position de celui-ci très mal choisie (il couvrait de façon importante une l’illustration), je me résolus à appeler moi-même le service de fabrication de mon éditeur, avec l’intention que soit changée la triste mise en page, avant que le tout ne parte chez l’imprimeur.

Rufus, un charmant assistant de fabrication de 25 ans, écouta mes remarques avec attention. Et comme je désirais que l’on change le code-barre de place et qu’on le simplifie pour qu’il soit identique à ceux des volumes précédents de la collection, Rufus me répondit qu’il ne pouvait répondre à ma demande, qu’une loi avait été votée il y a peu.

 

Une loi ? lui dis-je étonné.

Oui, une loi, Monsieur Vandermeulen, désormais les codes-barres seront toujours placés au même endroit, en bas à gauche de la quatrième de couverture, avec de nouvelles données.

Mais d’où sort cette loi, Rufus ? C’est étrange, votre histoire…

Ah mais c’est M. C***, le Directeur Général du groupe qui est venu lui-même nous l’expliquer, M. Vandermeulen. Désormais, les éditeurs sont obligés de se plier à ces nouvelles règles, ceux qui ne le font pas, sont dans l’illégalité.

Mais je ne comprends pas, Rufus. Voulez-vous dire que des éditeurs comme L’Association ou Cornélius, qui refusent depuis toujours le placement des codes-barre sur leurs ouvrages, sont en réalité des criminels ?

Ah, je ne sais pas, Monsieur Vandermeulen. Ce que je peux vous dire c’est qu’ils ne peuvent pas ne pas mettre de codes-barre sur leurs ouvrages et que c’est strictement interdit.

Et le mien, ne pouvez-vous pas au moins le déplacer ?

Je ne sais pas, peut-être qu’une dérogation spéciale le permettrait, mais il n’est pas de mon…

Eh bien, demandez donc cela, Rufus, vous serez gentil, coupai-je. 

Abasourdi par cette étrange conversation, je tentai de me renseigner quelque peu sur ce déplaisant sujet. 

En réalité il n’existe pas de loi dans le code du commerce français qui oblige un livre à avoir un code-barre. C’est en fait la FNAC (dans ce cas précis, mais toute autre chaîne de grande distribution peut en réalité faire l’affaire) qui oblige les diffuseurs/distributeurs avec qui elle traite de placer sur chaque produit un code-barre. La FNAC use ainsi de son poids important pour imposer ses règles, et elle est appuyée en cela par la GS1 qui est la branche française de l’organisation internationale Global Office, qui propose, préconise, suggère – fortement mais toujours avec courtoisie – à tous les fabricants et distributeurs de produits du monde entier un langage commun favorisant la circulation des marchandises.

 

Ecoutons le beau mot du Président publié sur le site de GS1 Belgium…

 

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Construire ensemble une chaîne de valeur efficace

L’objectif principal de GS1 consiste à réaliser davantage de qualité et d’efficacité dans la chaîne de valeur en intégrant tous les standards aux process d’entreprise. Pour ce faire, la collaboration entre fournisseurs et partenaires commerciaux dans la chaîne de valeur est primordiale. La pratique nous enseigne que nous disposons encore d’un énorme potentiel. Trop souvent encore les standards GS1 sont perçus comme étant un outil permettant de répondre aux demandes des clients. Les avantages pour la propre entreprise viennent alors en second plan alors qu’il s’agit en fait de ceux qui devraient constituer la motivation principale d’une implémentation des standards. Surtout les PME, représentant la majorité de nos membres, ne sont pas toujours convaincues de l’intérêt de la facture électronique, de l’étiquette logistique, de la synchronisation de données, … et estiment que ceci ne concerne que les ‘‘grandes’’ entreprises.

GS1 compte bien y apporter du changement. Une implémentation plus répandue des standards, y compris dans les petites entreprises, est un objectif important dans le plan stratégique 2010. Afin d’y arriver, une plus grande attention sera portée à des solutions conviviales pour les PME. Dans le plan stratégique, actuellement en phase d’élaboration, des objectifs sont déterminés, des mesures sont développées et les moyens requis sont libérés. Cette initiative aura par conséquent aussi son impact sur la structure organisationnelle. La stratégie horizon 2010 sera bouclée d’ici la fin de l’année et présentée à l’occasion de la prochaine Assemblée Générale du 18 mars 2008, à laquelle vous êtes d’ores et déjà cordialement invités.
 


Avec les éditeurs qui ne veulent pas placer de code-barre sur leurs livres, la FNAC impose à ses clients une réévaluation des marges bénéficiaires, prétextant qu’il lui faut apposer elle-même des code-barres auto-collants.
Ainsi, le code-barre, la place, les notions attenantes, ses dimensions, rien de tout cela n’est obligatoire ; ce sont les éditeurs qui ont accepté les exhortations commerciales d’autres partenaires de la chaîne du livre. On vit une époque formidable, Rufus, d’ailleurs, s’il fallait s’en convaincre, la FNAC devient l’un des partenaires officiel du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême.

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Par Mr Vandermeulen - Publié dans : Humeurs
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Jeudi 20 septembre 2007
 

duomo1.jpg Un ami éditeur me disait dernièrement qu’il en était venu à considérer de très mauvaise façon les artistes qui poussent des cris d’orfraie dès qu’ils aperçoivent une once de leur génie partiellement reproduit dans une œuvre, ou qui, dès que leur intégrité morale semble souillée par les obscénités que le plagiat naturellement projetterait, aussitôt menacent d’user du code de la propriété intellectuelle. Ou, en pensant plus simplement aux artistes procéduriers qui usent et abusent du code, voire en vivent, ce même ami me confiait que, selon lui, toute cette triste clique d’effarouchés et d’orgueilleux accomplis, par ses manœuvres, encourage malgré elle les dérives de la propriété intellectuelle, en renforce l’ duomo3.jpg iniquité, et, par la même occasion, contribue, à l’instar de ceux qui usent de plus en plus fréquemment du certificat d’obtention végétale, au succès de la dérive capitaliste. Assimiler les agitations d’un malheureux auteur convaincu d’avoir été spolié aux intrigues des industries du génie génétique liées à l’appropriation du vivant n’est pas un rapprochement manquant d’audace. Il est vrai cependant que l’on peut entrevoir avec cette vision des choses une certaine déraison dans le chef de l’artiste à vouloir scier la branche sur laquelle il repose : si l’on s’intéresse d’un peu plus près à la genèse de la propriété intellectuelle par exemple, on découvrira avec une certaine surprise que l’artiste n’est pas totalement étranger à son apparition.
En effet, si son prestige ne se manifeste pas encore pour lui d’une façon économique, le dessein fantastique de l’artiste de devenir le maître du monde, en marche depuis le XVe siècle, ne cesse dans ses chimères de s’accomplir, en même temps qu’il participe à l’édification d’un système économique que l’artiste se doit de réfuter et critiquer.

                                                     duomo5.jpg                                Le saviez-vous, mes enfants ?

C’est à l’artiste du XVe siècle, dès que celui-ci prit conscience de son influence dans les jeux politiques et économiques, que nous devons le concept de la capitalisation des idées. Durant la Renaissance italienne, à Florence tout particulièrement, peintres, sculpteurs et architectes reçurent pour la première fois l’autorité qui allait irrémédiablement les distinguer des maçons, ébénistes et autres cordonniers. Considérés jusqu’alors comme de sommaires artisans, ces nouveaux héros obtenaient enfin un statut conforme à celui des intellectuels ; en accédant ainsi à une catégorie sociale supérieure, ils se dissociaient du modeste statut d’artisan et se distinguaient de façon définitive des autres métiers manuels.

Filippo di Ser Brunellesco, dit Brunelleschi (1377-1446), le père du Duomo de Florence, incarne l’archétype même de ce genre d’artiste nouveau. Brunelleschi fut motivé dans sa jeunes duomo6.jpg se par une idée fixe : devenir celui qui apportera au gigantesque chantier de la cathédrale de Florence, le moyen de voûter sa coupole. Il avait en effet grandit dans les ombres de la cathédrale, dont la construction avait été entreprise en 1296, près de cent ans plus tôt. L’édification de la cathédrale, d’une ambition démesurée, avait dû cesser ses travaux en 1367 car l’on s’était rendu compte que les connaissances technologiques ne pouvaient faire face au problème de la voûte de la coupole, beaucoup trop gigantesque. Brunelleschi, assuré que son devoir se trouvait là, sacrifia vingt années de sa vie à résoudre la question. Cependant, alors même qu’il découvrait la solution, il fut confronté à l’incrédulité de ses contemporains et se vit même qualifié de fou. Un siècle plus tard, en 1550, dans Les vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes, de Cimabue à nos jours et dans son chapitre consacré à Brunelleschi, le grand historien Vasari notait : Il s’échauffait dans son discours ; plus il cherchait à simplifier sa conception afin d’être compris et cru, plus naissaient les doutes : on le croyait encore moins et on le prenait pour un charlatan. On lui ordonna plusieurs fois de se retirer, mais il ne voulait pas partir, on dut le faire sortir de force de la salle d’audience par les valets, en décrétant qu’il était complètement fou. Filippo raconta plus tard qu’après cet affront il n’osait plus aller nulle part dans la ville, craignant qu’on ne dise : « Voilà le fou qui passe ».
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L’Histoire n’est pas joueuse et nous savons à présent que Brunelleschi a réussi son pari. Mais ceci ne fut pas sans peine ni déboires. « Pour réaliser son projet, Brunelleschi dut non seulement concevoir un nouveau mode de montage, avec des matériaux légers et des mortiers à prise rapide, mais aussi calculer jusque dans les moindres détails la place et l’inclinaison de chaque brique : l’absence de cintre interdisait l’habituelle taille « à la demande » permettant d’essayer les pierres sur le cintrage, quitte à les retailler pour les ajuster. Aucune erreur n’était permise. L’astucieux architecte dut même imaginer les outils et les engins qui s’adapteraient à ce chantier d’un nouveau genre ». C’est dans ce contexte, pour que s’achemine le marbre indispensable à la construction de son dôme, que Brunelleschi imagina une embarcation jamais conçue jusque-là, un énorme navire qu’il baptisa « Il Badalone » et qui pouvait transporter des tonnes de marbres venus de Pise sur le fleuve de l’Arno. Mais F duomo.jpg ilippo Brunelleschi ne se contenta pas des fruits de son invention, il organisa un chantage auprès des autorités de la ville de Florence pour que lui soit accordé l’exclusivité de l’exploitation du Badalone. Ainsi, le 19 juin 1421, la ville de Florence publia ce que l’on peut considérer comme le premier brevet enregistré de l’histoire.
Parce q
u’on l’avait qualifié de dément alors qu’il était en possession d’une vérité et parce qu’il était grisé par les honneurs récents que l’on prêtait à sa corporation, un architecte recru d’orgueil et de revanche parvint non seulement à vendre son nom à la postérité alors que la plupart des bâtisseurs des cathédrales gothiques sombraient dans l’oubli ou disparaissaient dans le mérite de l’œuvre collective, mais aussi à inventer le concept de propriété intellectuelle. On s’accordera donc à juger les opinions de mon ami provocatrices et radicales, mais pas si farfelues que cela.








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Mercredi 19 septembre 2007

artenmarche1-copie-1.jpg Debout, les enfants ! La publication d’une récente enquête d’envergure européenne sur l’impact socio-économique de la culture en Europe a vu contre toute attente le plus porteur des secteurs économiques, les monstrueuses NTIC*, jugées jusqu’ici comme l’industrie phare de l’économie de notre récent XXIe siècle, détrônées par celui de l’artiste. Dans sa tentative de quantifier la puissance économique de l’artiste, cette charmante étude a révélé que le secteur culturel-et-créatif – c’est à dire aussi bien les secteurs non industriels produisant des biens et services destinés à être consommés sur place, comme un concert, une foire artistique, une exposition ; les secteurs industriels produisant des biens et services destinés à être reproduits en vue d’une dissémination de masse, comme un livre, un film, un jeu vidéo, la musique ; mais aussi le secteur dit créatif, qui inclut des activités telles que le design, la mode, l’architecture ou la publicité – tout le secteur culturel-et-créatif propre à l’artiste dans son sens large donc, a engendré à lui seul un chiffre d’affaires qui s’est élevé à plus de 654 milliards d’euros, pour la seule année 2003. A titre de comparaison, le secteur des NTIC n’avait atteint cette même année que 541 milliards d’euros, et le chiffre d’affaires de l’industrie des fabricants de voiture, dont la réputation de la portée économique n’est pourtant plus à faire, s’élevait seulement à 271 milliards d’euros.

 

art.jpg Les résultats de cette enquête qui consacre l’artiste comme l’un des acteurs incontestés de l’économie planétaire, ne reflètent cependant pas exactement la réalité des choses. Si la fascinante apogée de l’artiste, comme je l’évoquais dans ma première note, voit enfin l’époque se prosterner aux genoux de sa réussite dans un élan universel de culte et de passion, ce prestige ne lui confère pas pour autant le statut de riche fortuné, et il semble bien que la bohème, cette importune partenaire, demeurera pour lui et pour longtemps encore, une compagne inséparable. En 2004, le secteur dit artistique représentait 3,1% des emplois totaux l’Union Européenne, ce qui équivaut à 5,8 millions de personnes employées. Cette communauté importante, si elle se partageait équitablement ses 654 milliards d’euros, jouirait d’un salaire annuel de plus de 97.000 euros. Cette somme coquette est considérablement plus élevée que ce que SMart, une association sans but lucratif belge a publié, puisque l’artiste en Belgique disposerait en moyenne de seulement 4.500 euros par an (chiffres publiés par SMart dans son récent rapport sur le vécu socio-économique des artistes et des producteurs). En attendant de répondre à cette énigme qui distingue les deux parts antinomiques et constitutives de sa nature, à savoir qu’il est à la fois un producteur de croissance le plus compétitif et dynamique du monde et l’un des premiers des laissé pour compte de l’économie, l’artiste instruira son orgueil des avantages immatériels que son rôle lui a conféré et tentera d’exploiter au mieux les largesses du monde. 

 

 

* Les NTIC,  Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication est le terme qui regroupe les nouvelles technologies qui agissent pour le traitement et la transmission des informations, tels que l’informatique dans son ensemble et la téléphonie mobile.

 
Par Mr Vandermeulen - Publié dans : Humeurs
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Lundi 17 septembre 2007

Rimbaud.jpg Toujours à propos du plagiat, une récente et très intéressante bande dessinée de Benjamin Flao et Christophe Dabitch, La ligne de fuite.

Benjamin Flao, dont je ne connaissais que quelques pages de bandes dessinées perdues dans d’obscurs fanzines, est surtout un dessinateur du voyage, à l’instar du charmant Renaud De Heyne (on lui doit deux superbes carnets de voyages chez Glénat). Christophe Dabitch, semble être lui aussi une personnalité attachante et singulière : ce garçon est une plume au très bon mensuel Le Matricule des Anges et bénéficie d’une maîtrise de Lettres à la Sorbonne, ainsi que d’une seconde en Sciences Politiques, obtenue à Paris 2 ; vous savez comme j’apprécie tout particulièrement les jeunes qui terminent leurs cycles, les enfants.  

  Tournant très intelligemment autour du thème de la construction de la postérité, ce récit très documenté raconte les effets de la fuite de Rimbaud portés sur le petit monde littéraire qu’il délaissa. Croquée avec un regard clairvoyant et sans concession, à la façon du Maupassant de Bel-ami, l’élite artiste des années 1880 est admirablement rendue, et l’on comprend mieux pourquoi des collègues de plume, ne pouvant accepter que l’un des leurs abandonne toute passion et construction de carrière, en sont venus à publier des faux poèmes de Rimbaud…  

Servi par un dessin très à la mode, vif et fougueux, qui, s’il était né au temps des premiers travaux de Nine ou de Séverin, n’aurait certainement attiré l’intérêt que des professionnels (mais ce Flao, je vous en fiche mon billet, sera beaucoup plus rapidement reconnu !), ce bel album, malgré sa construction et son onirisme absolument sans surprises, est l’une des plus belles réussites de l’année ; le genre d’ouvrage qui vous réconcilie un temps avec la bande dessinée d’aventure tout public, et qui fait que l’on se replonge irrépressiblement dans la correspondance du poète démissionnaire. Et l’on relit ces lettres aux tonalités sèches et arides, à l’affût du moindre soupçon d’envolée lyrique, parasité par les images de la petite ménagerie inventée par nos deux étonnants bédéistes, un vrai plaisir.

Par Mr Vandermeulen - Publié dans : Lectures
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Samedi 15 septembre 2007

Mes chers enfants,

 

Une nouvelle affaire de plagiat ayant encore une fois plongé le microcosme de la bande dessinée dans un émoi qu’il est malaisé de juger sincère ou feint tant il a produit des réactions diverses et étonnantes, m’incite à coucher ici quelques réflexions désordonnées sur la question.

 

Proudhon.jpg Parce que les artistes produisent une définition originale d’eux-mêmes en privilégiant l’intériorité et l’authenticité de la personnalité au dépens de l’imitation des modèles extérieurs qui habituellement détermine l’individu ordinaire, et cependant qu’ils perdent de leur rareté et que l’époque actuelle, plus qu’aucune autre, n’a jamais autant recensé d’individualités s’en réclamant, la communauté des artistes continue d’offrir au monde une image de son rôle positive et même enviable. Il va sans dire que cette authenticité de l’identité de l’artiste, parée de son indispensable originalité, vertu obligée à sa définition, est largement surestimée. A l’instar du héros sportif dont il se vérifie qu’il s’est dopé et qui voit son image d’excellence aussitôt s’abîmer dans la disgrâce, l’artiste, dont c’est la règle d’envisager son identité indifférente à toute influence extérieure et parce qu’il est l’incarnation vivante de l’originalité identitaire idéalisée, se retrouve lui aussi automatiquement discrédité dès qu’il est convaincu de flagrant délit de plagiat. L’artiste, comme le sportif, sont les héros qui créent le mythe de notre temps. Ils échafaudent pour la communauté l’image d’une société parallèle et idéale, sans faillir ; le premier ne peut jamais contrefaire et doit exceller en étant neuf, inédit et original ; le second doit atteindre par le dépassement de soi la perfection et l’outrepassement des performances de façon naturelle. 

 
Vigarello.JPG Mais ce devoir qui est commandé à nos héros est-il seulement possible ? Georges Vigarello, qui dans son ouvrage Du jeu ancien au show sportif n’est pas loin de se poser la même question, explique que le sportif, par le fait même qu’il réduit sa vie à la seule recherche de nouvelles prouesses en accumulant de façon démesurée les séances d’entraînement, recourt inévitablement à des pratiques anti-naturelles, similaires au dopage. Dans le même ordre d’idée, l’on pourrait se demander si l’artiste ne demeure pas lui aussi incapable d’observer de façon idéale ses impératifs, puisqu’il semble être bien peu doué pour se constituer l’immunité suffisante qui le garantirait de toute influence d’autrui…

 

 

Mais toute culture n’est-elle pas construite sur l’accumulation de fragments, de retranscriptions, de contrefaçons ? Toute légende n’est-elle pas une collection agencée de multiples éléments anciens ? La belle Anahita, déesse iranienne, ne fut-elle pas la première vierge immaculée ? Tryphon le Syrien, au IIe siècle, n’accusait déjà-t-il pas les Chrétiens de manquer d’imagination pour avoir établit le succès de Jésus sur la réplique du mythe de Persée, né d’une vierge ? Et ce christianisme, oublierions-nous qu’il s’est édifié en détournant le messianisme juif ? Si le jeu est différent, la balle est toujours la même, nous disait déjà Pascal ! Certes, notre moraliste complétait sa pensée en précisant que selon les combinaisons, certains arrivent à placer la balle mieux que d’autres…

 

voragine.jpg Aussi, osons le dire, le plagiat peut s’avérer salutaire. Le scribe du Ve siècle, pauvre moine bon qu’à écrire, retranscrivait, copiait, brodait les légendes païennes, et celles-ci d’être lues au réfectoire, pour être ensuite prononcées dans les églises, puis imitées, calquées, plagiées, enjolivées, et enfin compilées dans la Légende dorée de Voragine, héros de la littérature occidentale. Que serait La Fontaine sans Esope ? Corneille sans Guilhem de Castro ? Goethe sans Calderòn ? Et comme ils seraient bien maigres et pauvres, nos Phèdre, Antigone, Faust et Don Juan, si l’on ne s’était jamais autorisé à les dérober à leurs auteurs ! Auteurs qui, du reste, n’existent pas ; Homère n’est-il la personnification du peuple illettré ?  

 

A travers leur éloge du détournement qui, comble de la subversion, apportait aux publicitaires une théorisation de leur fonction, Jorn, Vaneigem et Debord, quelques-unes des hautes figures qui firent le situationnisme, ont clamé haut et fort, comme si leurs assertions symbolisaient un programme de guerre, que les éléments du passé culturel devaient désormais être réinvestis ou disparaître, dans une remise en jeu globale, dont les deux lois fondamentales seraient la perte d’importance de chaque élément autonome détourné, allant jusqu’à  la déperdition de son sens premier, et l’organisation d’un autre ensemble signifiant qui conférerait à chaque élément sa nouvelle portée.

 

La décadente modernité viennoise qui préfigurait dans son grand malaise identitaire les Sociétés Postindustrielles d’Alain Touraine et la Condition Postmoderne de Lyotard, appliquait déjà sans le savoir le programme situationniste en réinvestissant l’héritage des Anciens dans un dessein de produire de la modernité, tout en sachant très bien que La Bruyère, trois-cents ans avant eux, avait déjà compris que : Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent. 

Dans son joli petit texte publié dans le deuxième volume de l’Eprouvette, le romantique et talentueux Pacôme Thiellement se rend bien compte que la question du plagiat, depuis la nuit des temps, est une affaire inhérente à l’homme. Analysant de façon succincte et cohérente la situation – sa synthèse de l’avènement du Christianisme comme grande manœuvre publicitaire est de ce point de vue singulièrement rafraîchissante – l’idéaliste Pacôme imagine une spirituelle parade au plagiat, exhortant la caste artistique à se rendre méconnaissable et inimitable, non pas par l’aspect, mais par le goût. Ainsi notre utopiste invoque la salvatrice saveur, seule qualité, en affaire de plagiat, capable selon lui de procurer à nos sens garantie à nos jugements. Aux autres, à ceux que les divinités de la Créativité ne parlent pas, aux simples consommateurs mortels, il apprend qu’il n’y a pas mille solutions pour lutter contre les plagiaires ; il ne faut pas lutter contre eux, mais les prendre pour morts et marcher sereinement entre leurs fantômes. On s’amusera certainement du point de vue de M. Thiellement, il reste que sur le fond il a raison : nous ne devons pas faire attention aux plagiaires ; comme le mal l’est du bien, l’imitation est consubstantielle à l’homme et il ne saurait s’en défaire.
Par Mr Vandermeulen - Publié dans : Humeurs
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  • : Né en 1925 à Saint-Pol-Sur-Ternoise, Léopold Ferdinand D. Vandermeulen s’est surtout fait connaître dans les milieux pédagogiques francophones pour son célèbre programme éducatif « Savoir Pour Tous », lié principalement à La Petite Bibliothèque des Cultures Contemporaines (PBCC), collection d’ouvrages de vulgarisation à l’usage des jeunes, dont il est le fondateur et le principal Directeur depuis 1968.
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