Jeudi 8 mai 2008

Malheureusement, il faut ici le dire, Paul Renan n’était pas un cadet du grand Ernest Renan, le terrible auteur de la Vie de Jésus. Il nous est même dicté de vous dire que M. Paul Renan n’a pas réellement existé, mes enfants. Il s’agit d’un nom de plume, crée pour une occasion bien particulière par un monsieur qui s’appelait en réalité Michel Materne, et qui naquit en 1826 à… Virton, en Belgique.
Eh oui, c’est à un Belge que la France doit son plus beau poème…
A l’âge de 24 ans, nommé titulaire de la septième latine du Collège communal de Virton M. Materne fut, des années 1850 à 1890, professeur d’Histoire et de géographie, puis préfet au Collège de Verviers, une petite ville de la Gaume wallonne. Elève méritant et bénéficiaire de quatre bourses Dumont, il dispensa l’histoire et la géographie, et fut également chargé de cours de dessin à l’Ecole moyenne. Nommé directeur de l’Ecole Industrielle et Littéraire de Verviers, il y enseigna le français puis, grâce à lui, l’école se mua en Collège communal. Il y fut nommé préfet, fonction qu’il occupa de 1880 à 1890, année de sa retraite. Plus tard, le Collège, changé en Athénée, porta l’un de ses nombreux pseudonymes, Thil-Lorrain, celui qui le rendit célèbre lorsqu’il en usa pour signer des pièces de théâtre, des romans, des biographies, et toutes sortes  d’ouvrages pédagogiques qui se voulaient des outils « moralement didactiques », tels que Pépin de Landen ou les ancêtres maternels de Charlemagne, Pépin d’Herstal ou l’avènement des Carolingiens, ou encore le plus austère Etudes historiques sur les légendes scandinaves de la province de Luxembourg, comparées à celles de tous les autres pays du monde qui ont les mêmes traditions comme fondement.

Merci, Athénée Thil-Lorrain, d’honorer encore aujourd’hui le nom d’un grand poète qui doit tant à la France !

par Mr Vandermeulen publié dans : Une vie, une œuvre, une page
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Lundi 5 mai 2008

 

Ah ! les enfants ! Paul Renan ! Qu’il est triste que vous ne lisiez plus cet historien au grand cœur ! Il y a longtemps que l’on ne trouve plus, dans nos sombres et mal achalandées Fnac, son chef d’œuvre, son Epopée nationale, sa prose serrée en quatre épais volumes titrée La France Chevaleresque ! Paul Renan est un auteur que l’on ne lit plus en 2008, et dont l’ingrate postérité ne se rappelle même plus le nom, mais ce n’est pas grave mes chéris, Monsieur Vandermeulen est là pour vous donner l’envie d’aller fouiner dans les vieilles bibliothèques des couvents, et ensemble nous corrigerons cette insupportable absence !

Mais qu’est-ce que La France Chevaleresque exactement ? Eh bien, pour répondre à cette question simple et pourtant peu évidente, reprenons in extenso ce qu’en disait, en 1888, la Revue artistique et Littéraire :


C’est un gros travail, inspiré par les plus hautes visées patriotiques et politiques, une sorte d’épopée destinée à faire revivre, avec leur héroïsme, les premiers siècles de la France féodale. Ces récits très attrayants par la forme, très instructifs par le fond, devraient se retrouver dans les bibliothèques de toutes les écoles.


Eh oui ! mes chéris, M. Renan était un peu, au XIXe siècle, ce que je suis actuellement pour vous, c’est à dire un professeur aimant la jeunesse, les valeurs et le travail, et qui ne se donnait pour mission, que celle, très humble, de vouloir bien gouverner les esprits de la jeunesse perdue et désorientée. M. Renan, s’accomplissait de cette tâche avec une maestria sans équivalent, en donnant aux jeunes lecteurs cette envie de se transformer en héros, en infusant à la jeunesse de son temps le sang généreux des ancêtres, et en réveillant en elle le patriotisme et l’ardeur chevaleresque des vieux Gaulois. M. Renan, en preux Paladin de la littérature historique, a ainsi ressuscité le IXe siècle. Son grand œuvre est donc, comme le font sentir ses sous-titres, les origines héroïques de la Nation française refoulant les races étrangères et fondant son autonomie intellectuelle & morale sur toute l’Europe, une œuvre écrite par un cœur loyal ; la France, enfin, recevait grâce à M. Paul Renan, comme les Romains avaient reçu leur Enéide, son poème consacré aux origines de la vraie France. Et quelle ambition louable que celle d’écrire une sorte d’épopée en proses des premières gloires de la France naissante, mes chéris ! Comme cette France Chevaleresque nous brosse maintes batailles de preux chevaliers bardés de cette vieille mais noble ferraille ! Et M. Renan de nous montrer comment ils remplissaient ces gigantesques armures où vous danseriez comme dans le vide, pauvres étiolés et rabougris que vous êtes ! Comme il décrit à merveille la terre qui tremblait sous ces tourbillons d’airain ! Que de coups et de sang ! Les entrailles sortent des cuirasses éventrées ; des casques pourfendus, jaillissent les cervelles. Ca et là, on fait cercle autour de deux paladins qui se sont défiés et qui, tout en frappant d’estoc et de taille, s’envoient des injures à la façon des héros d’Homère ! Un peu plus loin, voici un preux de France qui s’arrête devant son ennemi à terre, et, pris de pitié, se met à pleurer sous son heaume. Car ils n’étaient pas seulement des cœurs hardis, ces paladins, vos ancêtres ; ils étaient aussi des cœurs sensibles… ! Comment ce spectacle ne pourrait-il pas réchauffer votre sang attiédi, mes petits ? Ne vous sentez-vous pas honteux d’être si petits à côté de ces géants ?

Allez ! un extrait, sans tarder  :

C’est une chose digne de remarque que toutes les races germa­niques, chez elles si grandes et si simplement héroïques, n’ont jamais su déployer, dans les pays qu’elles attaquaient ou envahis­saient, qu’une barbarie insensée, une cruauté impitoyable. Les Vandales ont eu le privilège de donner leur nom à ces actes de férocité hideuse qui caractérisent la nature des jaguars et des tigres, nature qui n’eut jamais rien de la noblesse des lions et des aigles. Suèves, Alains, Goths, Francs, Allemands, ne leur étaient inférieurs ni en cruautés inhumaines, ni en rapacités félines. Les soldats de Pépin le Bref massacrant les Aquitains, valent ceux de Charlemagne exterminant les prisonniers de Verden ; Barberousse saccageant l’Italie, est le digne prédécesseur de Guillaume égor­geant le Danemarck, faisant suer du sang a Francfort, entassant des montagnes de cadavres à Sadowa. Les Prussiens sont les dignes descendants des Vandales. Destructrices sans but, adversaires implacables, ces races ne compensèrent jamais le mal qu’elles firent, en laissant derrière elles quelques principes utiles au genre humain. Sur le territoire ennemi, on ne les voit que l’arme mor­telle ou la torche incendiaire à la main, et si l’on fait quelque distinction entre les nations diverses qui les composent, c’est que les unes l’emportent par l’énormité de la barbarie, les autres par une rapacité plus insatiable, une grossièreté plus cynique, une luxure plus effrénée.

Cependant les femmes guerrières qui accompagnaient les aven­turiers danois dans leurs courses à travers le monde, parvenaient souvent à refréner les instincts féroces de ces hordes sauvages et sanguinaires. Leur influence se fît surtout sentir dans cette grande expédition du siège de Paris que nous avons entrepris de raconter.

Mais parlons auparavant des vagues amours, des liaisons gros­sières qui durent d’abord devenir, après les combats, les princi­pales occupations de ces marins incultes. Luttant sans cesse contre les hommes et contre les éléments, ils ne pouvaient guère se faire une idée des douceurs de la vie sociale, ni être très sensibles au charme paisible de l’union conjugale. Pourquoi se mettre en frais pour plaire à une compagne, lorsque la courtoisie n’était rien moins que nécessaire pour l’obtenir ? Les habitudes des pirates dispensaient de ces soins. En pays ennemi, on enlevait des femmes comme on capturait un trésor ou un troupeau. On en faisait de dociles instruments de voluptés asservis aux cyniques caprices du maître par la crainte qu’inspirait le ravisseur, et, quand elles avaient cessé de plaire, on les jetait à la mer ou au rivage, sans souci de ce qu’elles pouvaient devenir.

Peu à peu, cependant, l’espoir d’enlever de jeunes femmes re­nommées par leur beauté et leurs charmes, devint, pour les rois de mer, un aiguillon qui redoubla leur courage. Plus ces enlève­ments coûtaient d’efforts héroïques, plus le trésor ravi acquérait de prix et méritait d’être soigneusement conservé. Quel orgueil n’éprouvait-on pas à s’illustrer par des prodiges de valeur pour ravir une fille de roi, célèbre par ses attraits ! Quel butin valait une de ces fières princesses aux cheveux blonds, qu’on emportait tout éplorée dans l’esquif où elle attendait son sort de la volonté d’un vainqueur ! Ce fut la seconde phase des amours de ces auda­cieux forbans ! Ils commencent à estimer un grand prix la femme dont les charmes ont obtenu un lointain renom et leur férocité s’en adoucit d’autant.
par Mr Vandermeulen publié dans : Une vie, une œuvre, une page
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Vendredi 2 mai 2008

Dans ma première leçon sur l’excellent livre de Fabrice Erre, je vous parlais de l’histoire d’Esaü le Roux qui demeure pour certains encore – eh oui, la bêtise est tenace ! – l’un des textes fondateurs de la discrimination des roux. L’on pourrait en rire si ce type d’absurdité philologique n’avait pas déjà connu de réelles conséquences. Comme le rappelle très justement, dans son chapitre La Bible comme outil d’oppression, le débonnaire prêtre lazariste irlandais Michael Prior, grand exégète des textes bibliques dispensant à l’Université de Surrey : « En plus du fait que leur contenu est problémati­que du point de vue moral, certains récits bibliques ont con­tribué aux souffrances de nombreuses populations locales. Les traditions du Deutéronome ont fourni une autorité intellec­tuelle et morale à la dévastation par les royaumes ibériques de l’Amérique latine à la fin du moyen-âge, à l’exploitation des non-Blancs par les Afrikaners en Afrique du Sud jusqu’à la fin du 20e siècle et le phénomène se poursuit encore aujourd’hui à rencontre des Arabes de Palestine sous l’expansionnisme sio­niste. L’influence de ces récits n’est pas seulement intellectuelle
en infusant des tendances impérialistes chez les lecteurs, mais force est de constater que, dans la pratique, elle a servi de moteur à quasi toutes les formes de colonialisme européen puisqu’elle ont semblé fournir une légitimité divine aux colonisa­teurs soucieux d’établir les "avant-postes des progrès au cœur de l’obscurantisme" selon l’expression de Joseph Conrad ». (Ceci est tiré du très rigolo Bible et colonialisme, critique d’une instrumentation du texte sacré, de M. Prior).

De la même façon, j’aimerais vous parler aujourd’hui de la discrimination des Noirs, et de la Genèse encore une fois. Il s’agit très exactement d’un passage célèbre issus des versets 20 à 27 du neuvième chapitre de la Genèse et qui fut interprété de telle façon par l’Eglise que celle-ci en profita pour dispenser allègrement la justification de l’inégalité des races. Lisons avant tout le passage qui nous occupe :

Noé, le cultivateur, commença de planter la vigne. Ayant bu du vin, il fut enivré et se dénuda à l’intérieur de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père et avertit ses deux frères au-dehors. Mais Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent tous deux sur leur épaule et, marchant à reculons, couvrirent la nudité de leur père ; leurs visages étaient tournés en arrière et ils ne virent pas la nudité de leur père. Lorsque Noé se réveilla de son ivresse, il apprit ce qui lui avait fait son fils le plus jeune. Et il dit : Maudit soit Canaan ! Qu’il soit pour ses frères le dernier des esclaves ! Il dit aussi : Béni soit Yahvé, le Dieu de Sem, et que Canaan soit son esclave ! Que Dieu mette Japhet au large, qu’il habite dans les tentes de Sem, et que Canaan soit son esclave !

Toutefois, pour la leçon qui nous occupe, il sera bon de connaître la traduction Chouraqui, plus proche de la tradition juive et qui demeure, comment dire, moins puritaine :

Commence Noah, l’homme de la glèbe, il plante une vigne, boit du vin, s’enivre et se découvre au milieu de sa tente. Hâm, le père de Kena’ân, voit le sexe de son père. Il le rapporte à ses deux frères, dehors.
Shém prend avec Ièphèt la tunique: ils la placent sur l’épaule, les deux. Ils vont en arrière et recouvrent le sexe de leur père. Leurs faces en arrière, le sexe de leur père, ils ne le voient pas. Noah se ranime de son vin. Il pénètre ce que lui a fait son fils, le petit. Il dit: « Kena’ân est honni. Il sera pour ses frères un serviteur de serviteurs. » Il dit: « IHVH-Adonaï, l’Elohîm de Shém, est béni ! Kena’ân sera leur serviteur. Elohîms épanouira Ièphèt, il demeurera aux tentes de Shém. Kena’ân sera leur serviteur. » Noah vit après le déluge trois cent cinquante ans. Et ce sont tous les jours de Noah, neuf cent cinquante ans. Et il meurt.

Bien entendu, s’il l’on veut comprendre les subtilités du texte, il faut savoir ce que nous disent les noms de ces trois fils. Car si la tradition veut que nous ayons tous Noé, survivant du déluge et unique descendant d’Adam, comme seul ancêtre commun, ses trois fils, Sem, Cham et Yaphet, proposent déjà quelques distinguos : avec eux, l’humanité se sépare en trois groupes, les Sémites, les Chamites et les Japhétites. Tout cela est expliqué après, dans le fastidieux chapitre 10 de la Genèse qui suit le passage que nous venons de voir et que l’on appelle aussi Table des peuples. Il s’agit d’un chapitre qui peut se résumer en un interminable tableau généalogique qui note les relations de famille et les parentés de peuples. Mais tout n’est pas dit dans la Bible, mes chéris. Ce qui est intéressant avec la Bible, c’est qu’elle est accompagnée d’une pléthore d’ouvrages explicatifs, juifs ou chrétiens, dans lesquels les théologiens de tous temps ont toujours eu beaucoup d’imagination dans le commentaire. Canaan le maudit, fils unique de Cham, deviendra par ce subtil glissement, la souche de toute la population noire... Ainsi, sur la base des trois enfants de Noé, la tradition rabbinique, reprise par les exégètes chrétiens, s’est risquée à une géographie post-diluvienne de l’éparpillement de l’humanité sur terre qui a fait son œuvre jusqu’à nos jours encore : aux Sémites (les Araméens, les Assyriens, les Elamites, les Hébreux, les Phéniciens, bref, les Juifs et les Arabes, pour être approximatif mais synthétique), les rives orientales et méridionales de la Méditerranée ; aux Japhétites (les Grecs, les Romains, les Wasp américains, toutes les races aryennes et indo-européennes, ou indo-germaniques, c’est selon), les rives septentrionales et occidentales de la Méditerranée ; et aux Chamites (les Noirs, plus simplement, à qui l’on rajoutera aussi les Chamites dits « orientaux », qui regroupent les Égyptiens et les Berbères), les terres inconnues de l’Afrique, aussi loin qu’elles s’étendent. Mais on ne vous dit pas tout, mes enfants, parce que si l’on commençait à farfouiller dans les grands commentaires de la tradition rabbinique, on en apprendrait encore, des choses douloureuses sur ce pauvre Cham ! Par exemple, l’immoralité et la perversité soi-disant naturelles de Cham – après tout, ce jeune homme se gaussa à la vue des parties de son propre père ! – furent des choses analysées et expliquées : le commentaire de Rabbi Hiyya ben Abba s’intéressa de près à ce mauvais fils dans le Talmud de Jérusalem, Taanith 1.64d (Yerushalmi Krotoschin 1865) : « Ils ont eu le privilège d’être sauvés. On nous a enseigné que Cham, le chien et le corbeau ont mal agi. Cham est devenu noir, le chien est devenu singulier dans sa manière de copuler et le corbeau est différent des autres créatures ». Rabbi Hiyya ben Abba, dans Berakhot R. 36,7, dit quant à lui : « Cham et le chien ont copulé dans l’arche, c’est pourquoi Cham est devenu noir, et le chien expose publiquement sa copulation ». Ou encore dans Sanhédrin 108b (Babylonian Talmud édition Isidore Epstein) : « Nos Rabbins nous ont enseigné : trois ont copulé dans l’arche et tous trois furent punis, le chien, le corbeau et Cham. Le chien fut condamné à rester attaché, le corbeau à expectorer et Cham fut frappé dans sa peau »… 
Ceci étant exposé, le Talmud de Babylone (les deux Talmud, celui de Jérusalem comme le babylonien, furent rédigé dans le courant du Ve siècle, mes chéris) pose la  question de ce que Cham a réellement pu faire à son père pour provoquer la malédiction de celui-ci sur Canaan. Car, ne rions pas, on ne maudit pas un fils et sa descendance parce qu’il a simplement osé rire à la vue d’un sexe. Dans Sanhedrin 70a du Talmud de Babylone il est avancé que Cham aurait castré son père, tandis qu’une autre voix laisse entendre que Cham l’aurait sodomisé... Il va sans dire que la sodomie est un agissement que le code moral de la Torah n’apprécie guère et qu’il le juge comme un acte criminel méritant la peine capitale… De même pour la castration (le Talmud propose les deux hypothèses, la sodomie et la castration, mais soumet néanmoins l’idée que les deux actes auraient été toutes deux l’œuvre de Cham, ce qui met plus facilement tout le monde d’accord).
Voici comment Canaan sera maudit : il deviendra l’esclave de ses frères Sem et Japhet, mais aussi l’esclave des esclaves de ses frères ! Je vous épargne ce que la tradition va imaginer au fil des siècles pour accabler plus encore ce malheureux Cham, le récit exégétique semble de ce point de vue une source inaltérable. Rabbi Huna, en faisant parler Rabbi Joseph, par exemple, enfonça plus encore Cham en disant : « Ta descendance sera laide et noire ». Dans le Zohar on peut lire dans Noah [73b] (Zohar I, éd. Verdier 1981) : « En se dénudant, Noé donna lieu à la domination de Canaan ; et comme il était un juste de part le secret de l’alliance, Cham le castra. En effet, nous avons appris qu’il avait rejeté l’alliance [c’est à dire la circoncision, mes chouchous] ». Et voici comment la malédiction de Cham servit à la justification de l’esclavage des noirs jusqu’à la ségrégation raciale menée par la politique des Afrikaners. Tout cela est complexe et peu drôle, j’en conviens parfaitement avec vous, c’est pourquoi je vous invite avec force à lire le joyeux et amusant Roux de Fabrice Erre. 

par Mr Vandermeulen publié dans : Religion/Morale
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Dimanche 27 avril 2008


Comme l’on parlait ces derniers jours de mai 68 et de Louis Sebastien Mercier, je me suis dit qu’il ne serait pas idiot de vous faire lire un nouveau petit extrait du grand Mercier. Dans le 128ème chapitre du second tome de son Tableau de Paris (paru en 12 volumes !), Mercier, en parlant des professeurs d’Université, trouve, dans les années 1780 déjà, d’étranges et surprenantes résonances avec certaines voix qui se firent entendre en 1968. 

Extrait :

A force d’enseigner des en­fants, ces professeurs ou régents tombent dans l’en­fance de la littérature. Accoutumés à régenter, ils croient pouvoir régenter tout le monde. Comme ils ne voient du haut de leur chaire que des visages dans l’extase de l’admiration, ils s’habituent aisé­ment à se croire un tact particulier et un goût infail­lible : ils le disent dans leur classe et ont la sottise de le répéter ailleurs. Ils ne peuvent jamais perdre le ton du collège : c’est une rouille ineffaçable.

S’ils écrivent en latin, ils n’ont pas le génie de la langue française, et conséquemment ils la rabais­sent, mais il vaudrait mieux l’étudier que de la calomnier. Ils affectent pour les ouvrages de nos grands écrivains un mépris superbe, mais il y a fort à parier qu’ils ne les entendent pas toujours. On ignorerait ce ton pédantesque, s’ils ne s’avisaient pas quelquefois de le hasarder dans les sociétés, et de vouloir juger des hommes dont ils ne seraient pas dignes d’être les disciples.

Les latinistes, exclus du monde littéraire par leur incapacité, leur pédanterie et leurs sots préjugés, devraient se borner à la syntaxe et à la grammaire, leur véritable métier, et se défendre l’analyse du génie.

Ils tourmentent toujours leurs écoliers et s’en font haïr, de sorte que ceux-ci n’ont pour eux ni amitié, ni reconnaissance ; ils ne tardent pas à les mépriser dès qu’ils entrent dans le monde, parce qu’ils décou­vrent d’eux-mêmes leur insuffisance et leur ineptie.

Le plan des études est toujours horriblement défectueux ; il se borne à la connaissance de quel­ques mots latins, de sorte qu’il faut, en sortant du collège, se recréer et relire ce qu’on a lu pour en sentir la grâce, la force et la finesse.

Le plus grand nombre a contracté du dégoût pour les sciences et l’étude, par la faute de leurs premiers et sots instituteurs ; et il fallait qu’ils fussent bien haïssables pour rendre les lettres odieuses à des âmes jeunes et sensibles.

L.S. Mercier
par Mr Vandermeulen publié dans : Révision
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Mercredi 23 avril 2008

Rappelons brièvement les trois points essentiels qui font la théorie du détournement situationniste et qui ne sont probablement pas étranger à Jochen Gerner :

1) Au sens large du terme, le détournement est une remise en jeu globale.

2) Les deux lois fondamentales du détournement sont la perte d’importance, allant jusqu’à la déperdition de son sens premier, de chaque élément autonome détourné ; et en même temps, l’organisation d’un autre ensemble signifiant qui confère à chaque élément sa nouvelle portée.

3) Le détournement est un jeu dû à la capacité de dévalorisation. Tous les éléments du passé culturel doivent être réinvestis ou disparaître.

Ce qui est fascinant quand on lit Contre la bande dessinée de Jochen Gerner c’est de s’imaginer comment notre homme s’y est pris pour réaliser son œuvre. Il a dû, comme le préconisait Erasme dans son De duplici copia, « lire un crayon à la main ». Lorsqu’il parcourait les pages qui faisaient sa matière première, certainement Gerner lisait-il des choses qu’il soulignait, détourait, marquait, accrochant tel ou tel passage à son tableau de chasse. Ce travail, préliminaire à la réalisation de ses planches de bande dessinée, lorsqu’il marquait de pointillés ce que ses grands ciseaux découperont bientôt et qu’il recollera plus tard dans son objet de création, ressemble à s’y méprendre à une reconnaissance militaire. Tableau de chasse, reconnaissance militaire… Et si notre bon Jochen Gerner était tout compte fait un nouveau garde chasse de la bande dessinée ? Comme je vois que vous me regardez tous avec vos yeux ronds et candides, j’aimerais à ce propos vous raconter la belle histoire du garde-chasse relatée par Antoine Compagnon dans son excellent livre La seconde main ou le travail de la citation, œuvre majeure dont j’ai emprunté les idées pour élaborer ma leçon.

Extrait :

« J’ai une bibliothèque uniquement à mon usage, et que je ne propose pas en exemple. Je circule beaucoup dans la journée, et le soir j’aime à me reposer dans le coin de mes livres. C’est mon refuge; une tanière dont j’ai effacé toutes traces de pas devant la porte, j’y suis chez moi. Il y a des livres de toutes sortes; mais, si vous alliez les ouvrir, vous seriez bien étonné. Ils sont tous incomplets ; quelques-uns ne contiennent plus dans leur reliure que deux ou trois feuillets. Je suis d’avis qu’il faut faire commodément ce qu’on fait tous les jours; alors je lis avec des ciseaux, excusez-moi, et je coupe tout ce qui me déplaît. J’ai ainsi des lectures qui ne m’offensent jamais. Des Loups, j’ai gardé dix pages; un peu moins du Voyage au bout de la nuit. De Corneille, j’ai gardé tout Polyeucte et une partie du Cid. Dans mon Racine, je n’ai presque rien supprimé. De Baudelaire, j’ai gardé deux cents vers et de Hugo un peu moins. De La Bruyère, le chapitre du « Cœur » ; de Saint-Evremond, la conversation du père Canaye avec le maréchal d’Hocquincourt. De Mme de Sévigné, les lettres sur le procès de Fouquet ; de Proust, le dîner chez la duchesse de Guermantes ; « Le matin de Paris » dans la Prisonnière. » Ainsi répondait un agent forestier à l’enquête d’une revue littéraire auprès de ses lecteurs1. « Je lis avec des ciseaux, excusez-moi, et je coupe tout ce qui me déplaît. » Aveu terrible, intolérable : dire crûment et écrire noir sur blanc la petite cuisine à laquelle chacun se livre dans l’intimité de son cabinet, omettre les formes à ce point. Quelle sauvagerie d’homme des bois!

L’anathème ne se fit pas attendre, il fut lancé par un éminent critique parisien : « On conçoit fort bien qu’un intellectuel ait des préférences marquées et fasse choix de certains écrivains parmi d’autres, se constitue même une anthologie à son usage. Mais on a du mal à comprendre cet homme qui se fabrique une bibliothèque de débris2. » Et Céline reprit, avec moins de prétention sans doute : « Nous voici tous grands morts et minuscules vivants, déculottés par le terrible garde-chasse. Il ne nous pardonne pas grand-chose dans notre magnifique vêture (acquise avec tant de peines !). Un tout petit essentiel ! Ah ! le véridique ! [...] L’homme des bois ne rigole pas. [...] Il ne s’agit plus d’amusettes, l’homme au ciseau va me couper tout ce qui me reste3. »

De quoi s’était rendu coupable l’agent forestier pour que sa lettre fît tant de bruit dans la capitale? Quelle différence entre sa bibliothèque et une anthologie, un manuel scolaire ? Il s’était débarrassé du déchet, il avait crié la vérité de la lecture comme excitation et dilacération, il pratiquait cette vérité brute et passait à l’acte sur les livres. « Le véridique », dit bien Céline. Car cela ne se dit pas, ne se fait pas. Lire un crayon à la main, recopier dans son calepin, cela est bon et bien. Mais découper et surtout jeter, mettre le reste aux ordures, quelle inconvenance ! Or au fond, pour l’essentiel, c’est la même chose. L’essentiel de la lecture est ce que je découpe, ce que j’excite ; sa vérité est ce qui me plaît, ce qui me sollicite. Mais comment les faire coïncider ? La citation est l’illusion d’une coïncidence entre la sollicitation et l’excitation, illusion poussée à l’extrême chez l’agent forestier, symptôme de la lecture comme citation. Il fallait le faire taire, car l’homme aux ciseaux est le seul vrai lecteur. Valéry avouait : « Je lis avec une rapidité superficielle, prêt à saisir ma proie. » Il est vrai qu’il ajoutait aussitôt : « Je tente d’écrire de telle sorte que, si je me lisais, je ne pourrais lire comme je lis 4. » Sans doute n’eût-il pas non plus aimé qu’on fit l’homme aux ciseaux dans ses livres.

 

1. Le Bulletin des lettres, 14, Lyon, 25 janvier 1933, p. 10-11. L’affaire est rapportée dans Cahiers Céline (J.-P. Dauphin et H. Godard), 1, Paris, Gallimard, 1976, p. 52-54.

2.  Zavie, « L’exemple à ne pas suivre », L’Intransigeant, 4 mars 1933; Cahiers Céline, 1, op. cit., p. 53.

3.  Céline, « Postface au Voyage au bout de la nuit. Qu’on s’explique... », Candide, 10e année, n° 470, 16 mars 1933, p. 3 ; Cahiers Céline, 1, op. cit., p. 54-55.

4.  P. Valéry, Cahiers, Paris, La Pléiade, 1973, t. I, p. 249.

Avec ses ciseaux de garde chasse, Gerner ne serait-il pas le bédéiste d’un type nouveau, cherchant l’essence de son discours, quelques part entre Montaigne, Asger Jorn et BD Paradisio ? Commandez toute affaires cessantes Contre la bande dessinée de Jochen Gerner chez votre libraire favori, mes petits, et faites-vous votre opinion personnelle !

par Mr Vandermeulen publié dans : Lectures
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Dimanche 20 avril 2008

Alphonse Allais - Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige - 1884

Je ne résiste pas, mes petits artistes en herbe (je sais que vous êtes nombreux à venir me lire en cachette), à vous faire partager une petite fantaisie d'Alphonse Allais qui fut publiée dans Le Chat Noir, le 26 mars 1887 et qu'il titra Vocation. C'est l'une de mes préférées, et j'y vois dans la moralité une très belle justesse que je vous invite tous à épouser ; mais certainement est-ce déjà fait...


VOCATION

A Jules Jouy.


- Et toi, Lapeluche, comment ça t'est-il venu, la vocation ?
- Oh, moi, la vocation, vous savez...
Et Lapeluche se renversa dans sa chaise et tira de sa bonne pipe quelques volutes bleutées qu'il envoya au plafond, en homme à qui la vocation... vous savez...
C'était après dîner, entre peintres.
On venait d'envoyer ses tableaux au Salon. Bon ou mauvais, ça y était. Quel débarras. Et on n'avait plus qu'à attendre le vernissage, de pied ferme.
La fièvre de la dernière heure était passée. On avait bien dîné et l'on causait, les coudes sur la table.
Tous s'étaient raconté comment leur était né le goût de la peinture. Pour changer, c'est toujours la même histoire. Tout petit, on dessine des bonshommes. Adolescent, on déclare à la famille qu'on veut se faire artiste. La famille résiste. Tiraillement. Triomphe final. Grand art. Apothéose.
Seul, Lapeluche, le flegmatique Lapeluche, n'avait rien dit. Les autres insistèrent.
- Oui, Lapeluche, qui est-ce qui t'a amené à faire de la peinture ?
- C'est une bien curieuse histoire. Je peux vous la conter, maintenant que je suis hors concours; mais c'est entre nous, n'est-ce pas? Au collège, continua Lapeluche, je n'ai jamais dessiné un bonhomme sur mes cahiers, pas même à la classe de dessin. D'ailleurs, j'avais ingénieusement transformé la classe de dessin en séance d'escrime. Je « tirais » avec mon voisin, enfant de troupe pour qui l'épée n'avait pas de secrets.
Les fleurets étaient remplacés par nos règles, et j'en cassais quarante par an.
Notre professeur, un vieux singe myope, n'y voyait que du bleu, et toute l'année, me corrigeait imperturbablement un vieux dessin où mon talent n'était pour rien.
Sorti du collège, je ne sentis se manifester en moi aucune vocation artistique.
Pour complaire à ma famille, je fis mon droit. Un jour, il y a juste six ans, je flânais dans les Champs-Elysées, quand une clameur formidable et ininterrompue m'attira vers le Palais de l'Industrie.
C'était, comme aujourd'hui, le dernier jour pour l'envoi au Salon. Vous connaissez la petite fête. Je m'approchai.
Une foule énorme stationnait aux abords de la porte. On acclamait les arrivants avec un entrain formidable. C'était très gai dehors, mais à l'intérieur...
J'apercevais les escaliers encombrés par une cohue de joyeux rapins.
Le bruit qui nous arrivait aux oreilles était indéfinissable. Imaginez-vous un éclat de rire qui serait en même temps un éclat de foudre, et qui ne s'interromprait pas durant six heures.
Mon Dieu, comme j'aurais voulu entrer.
Mais voilà, il fallait être porteur d'un dessin ou d'une toile.
Mon parti fut bientôt pris.
D'un bond, je fus dans le faubourg Saint-Honoré, à la recherche d'un marchand de tableaux. Je n'en trouvai point dans le voisinage, mais à la devanture d'un épicier, une œuvre d'art frappa mes yeux.
C'était une façon de grande chromo sur toile superbement encadrée.
- Combien ce tableau ? dis-je au marchand.
- Il n'est pas à vendre, monsieur, nous l'offrons en prime à tout acheteur de vingt-cinq kilos de macaroni.
- Et combien les vingt-cinq kilos de macaroni ?
- Tant.
- Bon, voilà. Vous m'enverrez le macaroni chez moi, j'emporte le tableau.
Et je pus pénétrer dans l'asile des bruyantes délices.
Mon acquisition représentait une façon de pâturage, avec d vaches, des chevaux et une profusion de moulins à vent. Il y avait même un cochon, un pauvre cochon tout seul, qui semblait joliment s'embêter. Dans le fond, une bande bleue que j'ai toujours supposée figurer la mer.
Mon entrée au Palais de l'Industrie fut saluée de bruyantes acclamations. On m'appela Troyon.
Quelques-uns, par allusion à mes vaches, en imitèrent le meuglement. D'autres furent surtout intéressés par les moulins à vent. Avec un ensemble que je suis le premier à reconnaître, on entonna le chœur :

Meunier, tu dors, ton moulin va trop vite,
Meunier, tu dors, ton moulin va trop fort.

Un employé reçut mon tableau sans broncher, et me donna un petit carré de papier administratif que je remplis avec mon nom, mon adresse, etc.
J'appelai l'œuvre : Environs de Rotterdam (Pays-Bas) et je me joignais à la bande tumultueuse de nos gloires futures.
Quelques semaines plus tard, j'avais presque oublié cette aventure, lorsque je reçus un pli, timbré du ministère des Beaux-Arts, et conçu à peu près dans ces termes : Monsieur, j'ai le plaisir de vous annoncer que le tableau que vous avez envoyé au Salon, intitulé : Environs de Rotterdam (Pays-Bas), a été admis et classé sous le n° tant.
Je crus à une erreur, et je m'amusai beaucoup de cette communication.
Le jour du vernissage arriva. J'achetai le livret.
Mon nom s'y étalait, avec mes prénoms et mon lieu de naissance.
Je courus au numéro indiqué.
Il n'y avait pas d'erreur.
C'étaient bien mes vaches, c'étaient bien mes moulins à vent, c'était bien mon cochon.
Et sur la cimaise, encore.
Des journaux parlèrent de mon pâturage, avec éloges. Je fus même éreinté par quelques-uns.
Albert Wolff le jugea « un début plein de promesses ».
Et j'eus une mention.
Il n'en fallait pas plus.
Je crus moi-même que c'était arrivé, et je me mis à dessiner et a peindre réellement, avec frénésie. Vous voyez que cela ne m'a pas trop mal réussi.
Comme la destinée tient à peu de chose !
Le revers de la médaille, conclut Lapeluche mélancoliquement, c'est que si j'ai acquis le goût de la peinture, j'ai perdu celui du macaroni.
Vingt-cinq kilos. Vous n'avez pas idée de ce que c'est long à filer.
Et c'est grand dommage, parce que je l'aimais bien.


par Mr Vandermeulen publié dans : Analyse de texte
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Jeudi 17 avril 2008

 

Magnifique lecture que ce nouvel ouvrage fondamental de Jochen Gerner, Contre la bande dessinée, choses vues et entendues. Vous le savez, mes chéris, au temps où je chroniquais parfois quelques livres de bande dessinée sur le site de Jade, je n’ai jamais gâché mon plaisir à vous parler des merveilleux moments de lectures que m’ont déjà procurés les livres de cet immense auteur. Je ne chronique pratiquement plus de bandes dessinées, parce que le temps me manque et que je n’en lis plus assez, mais la sortie d’un nouveau Gerner m’impose de bouleverser mes habitudes et de vous inciter à vous ruer (usons d’expression de notre temps !) sur ce nouveau chef-d’œuvre d’intelligence et de beautés. Comment, d’ailleurs, ne pas succomber à l’originalité de cet auteur délicat qui ose clore une bande dessinée sur une citation du Contre Sainte-Beuve de Proust, ce petit texte qui fit un bruit quand il fut publié bien après la mort de son auteur, plus de quarante années après sa rédaction en 1908… Mais une chose à la fois. Et posons-nous la question de qu’est-ce que ce Contre la bande dessinée ? Car il ne s’agit pas, comme vous devez vous en douter avec Gerner, d’une bande dessinée classique, comme on l’entend généralement. C’est pour cela que l’on apprécie l’animal, d’ailleurs, parce qu’il nous propose toujours des formes et des narrations différentes et originales. Cette nouvelle publication pourrait être définie en quelque sorte comme un superbe cut-up, où, si l’on préfère, un détournement, dans la continuité de la grande tradition situationniste : nous sommes avec Contre la Bande dessinée en face d’un ouvrage qui s’autorise l’appropriation de textes et d’images, comme lorsque les aventuriers du situationnisme s’amusaient, dans la lignée des poèmes bruitistes de Richard Huelsenbeck et plus tard des poèmes phonétiques d’Isidore Isou, à retourner le langage de l’oppression contre lui-même – ce fameux langage dont Roland Barthes nous a dit qu’il n’est ni réactionnaire, ni progressiste mais tout simplement fasciste ; « car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire », idée, reprise et approfondie, vous le savez, mes chouchous, par Michel Foucault.  « Le problème du langage, claironnait-on gaiement dans le huitième numéro de l’I.S., est au centre de toutes les luttes pour l’abolition ou le maintien de l’aliénation présente ; inséparable de l’ensemble du terrain de ces luttes. Nous vivons dans le langage comme dans l’air vicié ». [1] Aussi, ce bon Jochen Gerner, avec sa formidable BD, poursuit l’élan du détournement et nous en fait découvrir les nouvelles perspectives. Car, oui, Gerner, comme le précise son sous-titre choses vues et entendues, se situe dans l’espace immense du déjà dit, monde fascinant qu’affectionnait déjà le grand Montaigne en son temps, lorsqu’il s’adressait à ses contemporains du XVIe siècle en déclarant : « Nous ne faisons que nous entregloser ». [2]

Par son travail de citation Gerner établit un inventaire de ce que la bande dessinée peut représenter dans le monde des signes et des images, un tour de la question pourrait-on dire, qui, si aucun mot de ce Contre la Bande dessinée n’est de lui, il n’en demeure pas moins, paradoxe magnifique de ce type d’exercice, que ce livre est l’une de ses œuvres les plus intimes, le livre où Gerner n’aura jamais autant malmené sa pudeur à dire. Car, rappelons-le, mes enfants, le but en philosophie n’est pas forcément de penser par soi-même, on peut aussi devenir philosophe lorsqu’on est capable de penser par autrui. L’inspiration dans ce qu’elle peut avoir de pure relève-t-elle par ailleurs d’une totale hétéronomie ? La question est posée ! Comme le dit la délicieuse Marianne Massin lorsqu’elle commente son dernier livre La pensée vive, essai sur l’inspiration philosophique : « Quelque chose en philosophie s’est lentement asphyxié dans une histoire de la conquête de l’autonomie philosophique. L’alternative peut être dépassée, et la question de l’inspiration, c’est très exactement le fait, non pas d’être inspiré par, ce qui serait une transcendance, une extériorité, ce qui réduit le sujet pensant à une passivité et à une hétéronomie, mais c’est le fait d’être capable de s’inspirer de, de penser par soi-même, en pensant dans l’accueil de la pensée des autres. »

Oh ! mais la cloche sonne ! Bien ! le cours est terminé, à bientôt pour la suite, mes enfants. 


 

 

[1] Cet extrait est à prendre à titre tout à fait complémentaire, mes chéris, vous pensez bien que je ne vous conseillerai jamais la lecture de ce type de revues mal polycopiées qui se vendaient sous le manteau dans les couloirs des universités parisiennes lorsque j'y étais encore professeur.

[2] « Parler c'est tomber dans la tautologie » nous disait plus proche de nous, un grand aveugle argentin !
par Mr Vandermeulen publié dans : Lectures
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Jeudi 10 avril 2008
Mr Shane "O'Hooligan" Mc Gowan, cockney célèbre.


M. Baldwin nous parlait très élégamment de la culture cockney, une bonne occasion pour revoir nos leçons de grammaire anglaise...

Exercice :
J'écoute les paroles de la chanson puis je retranscris par écrit ce poème cockney rhyming slang, et si je suis dans le groupe C, je tente une traduction [1].

Explain this sentence : So Pissed Off  (lyrics by The Nipple Erectors)

[1] Mind, once for all ! The exercices marked with a line are for advanced pupils !


par Mr Vandermeulen publié dans : Devoir !
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Lundi 7 avril 2008

 

J'inaugure ici une nouvelle série de leçons que j'ai intitulé Une vie, une oeuvre, une page et qui tentera de vous faire découvrir un auteur oublié ou que l'on ne lit plus beaucoup. Je commence avec une leçon consacrée à M. Baldwin, un peu par hasard à vrai dire, puisque ma secrétaire Mlle Van Wellebelle a malencontreusement laissé la fiche de ce livre sur le buvard de mon bureau.
Leland Dewit Baldwin (1898-1981) fut professeur d'histoire américaine à l'Université de Pittsburgh. Notre Pr. Baldwin fut également le directeur de la Western Pennsyvania Historical Survey, une association qui publia une dizaine d'ouvrages à la fin des années 1920 et 1930 sur l'histoire de l'ouest de la Pennsylvanie, dont notre Professeur était sans aucun doute l'une des plus grandes autorité mondiales (l'homme était précis et ne s'attribuait pas de tâches trop impossibles). 

 


Son seul écrit traduit en français, God's Englishman devenu L'Angleterre, nation élue, a paru  aux éditions suisses Delachaux & Niestlé en 1945, dans la délicieuse et très bien menée collection Civilisation & Christianisme. Il s'agit d'une étude de psychologie sociale qui se propose de définir le caractère national anglais et l'idéal humain qui inspire l'Empire britannique. Avec beaucoup d'application notre auteur en recherche les origines et le développement à travers l'histoire de la Grande-Bretagne. Les vues du Pr. Baldwin nous donnent de bonnes pages sur le développement du droit anglais ; sur l'influence dont la common law, essentiellement coutumière, a marqué tant la société que l'évolution politique ; sur le caractère original des religions anglaises, tant de l'anglicanisme que du Dissent ; ainsi que de l'importance de l'élément religieux ou du souci de culture morale dans la civilisation de l'ère victorienne. Mais les passages les plus intéressants se rencontrent lorsque notre professeur nous décrit la société anglaise contemporaine des années 1940, et en dessine minutieusement son « caractère national ». Je vous parle d'un temps que vous ne pouvez pas connaître, mes chéris, et où il était alors parfaitement légitime d'isoler un tel type national. Le Pr. Baldwin montre d'ailleurs, avec beaucoup de finesses, combien le tempérament des classes « inférieures », par exemple le cockney londonien, en est éloigné. Plus loin, il cite page 216 un article pénétrant du New States-man & Nation, paru au lendemain de la chute de Singapour : « Une tradition nationale, pendant des générations, a négligé l'intelligence et la science pour exalter les sports et ce qu'elle appelle le caractère. Voici le résultat ! »


Extrait :

L'homme de caractère

Le produit des public-schools fut cette fleur de la civilisation anglaise, 1' « homme de caractère », incarnation de cette devise que « les manières font l'homme ». Suivant en tout les usages, par milliers d'exemplaires, comme des statuettes sortant d'un moule, on le trouvait, officier de terre et de mer, fonctionnaire du Civil Service, dans les maisons de commerce et dans l'administration de l'empire. L'expression faciale d'un homme sortant des public-schools est, dit-on, aussi aisément reconnaissable que celle d'un Juif. Admirablement entraîné à la possession de soi, de manières impeccables, c'était le meilleur chef du monde. Il n'était jamais pressé, ou anxieux, jamais pris de court. Il croyait implicitement que si l'on croit pouvoir faire une chose, elle est faisable. Dominant les crises les plus graves par son extrême sang-froid, et par sa confiance en lui-même, généralement il en sortait maître des événements, sinon il mourait comme il convient à un ancien Etonien.
On voit facilement que, chez l'homme formé par les public-schools, se mêlaient l'aristocratie chevaleresque et la bourgeoisie puritaine. De la première viennent l'idéal du gentleman, l'im­portance donnée à l'aptitude au commandement, à l'aisance et la dignité de la tenue, le sentiment prédominant du style et une certaine tendance à recouvrir les éléments les plus profonds de la vie d'un voile de ritualisme. De la dernière, la chasteté et d'autres aspects de la possession de soi, comme le sens du devoir et la rigidité des préceptes intellectuels et moraux.

Les classes sociales

L'aristocratie anglaise prend sa source dans une classe de propriétaires fonciers, et aujourd'hui encore, l'idée d'aristocratie est presque inséparable de la terre. Elle était sans doute plus raffinée, même au début, que les rudes paysans saxons, mais il fallut des siècles de contact avec la chevalerie, la civilisation française, les écoles et les universités pour en faire des gentle­men. L'aristocratie authentique est ordinairement titrée, mais il y a des exceptions. Jusqu'au début du siècle dernier on pou­vait distinguer les couches supérieures de la classe moyenne en observant le langage et les manières, mais, grâce aux public-schools, il y a aujourd'hui peu de différence. La bourgeoisie se divise en deux sections mal définies. D'une part ceux qui sont arrivés, qui se distinguent par leur aisance et leur usage du monde. Ils ont des antécédents acceptables, vivent de leur fortune personnelle, ou d'une position en vue ; on les invite à des week-ends importants et ils pensent à se présenter au Parlement.
D'autre part, ceux qui affectent d'être à leur aise ne men­tionnent pas la profession de leur père, ne parlent pas de leur école - ou en portent la cravate avec ostentation - et sont quelquefois en difficultés avec la grammaire. Ils ont générale­ment été à des « grammar schools » où les caractéristiques des public-schools sont servilement imitées, et peut-être ensuite à des universités de grandes villes, mais pas à Oxford ou Cambridge. Ils ne peuvent retomber dans la classe ouvrière sans encourir le mépris et ne rencontrent guère d'accueil en cherchant à s'élever. Ils essaient de copier les tabous de la classe supérieure et cultivent une « voix sonore, ample, condes­cendante ». Ils quittent la chapelle méthodiste pour l'église anglicane, prennent le thé avec l'aristocratie locale et travaillent pompeusement avec elle dans des comités. Seuls parmi les Anglais ils sont dévorés par l'envie. Leurs vies sont plus ou moins déviées ou hantées ; ils ont un point de vue terriblement sérieux, même cynique, tout différent de « l'ironie à demi sérieuse » de ceux au-dessus et au-dessous d'eux. Leur seul réconfort est dans un effort furieux pour parvenir par leur travail et peut-être, avec de la chance, arranger un bon mariage pour leur fille et obtenir l'entrée à une bonne école pour leur fils.
II y en a, évidemment, davantage dans cette classe qui sont naturellement insouciants, ou qui n'ont pas d'ambitions mon­daines. Ils ne désirent pas devenir des gentlemen. Peut-être leurs croyances religieuses font-elles qu'ils regardent les angli­cans comme moralement inférieurs, et, tout en respectant et même en imitant les gens du monde dans certaines formes extérieures, ils ne désirent pas en faire partie. De tels hommes sont propriétaires de petites entreprises, professeurs dans des écoles sans renom ou des universités de grandes villes, hommes de loi ou médecins obscurs, ingénieurs ou écrivains de seconde zone, leaders travaillistes.
Les classes populaires sont encore plus diverses que l'aristo­cratie. Il n'y a pas eu d'influence formatrice commune parmi elles, aussi sont-elles essentiellement le produit du choc de l'âge moderne sur une vingtaine de régions très différentes par leur histoire et leur héritage racial. On a dit que les gens de la campagne sont plus lents et plus conservateurs que ceux des villes. En tout cas ils sont plus lents à perdre leur ancienne confiance dans l'aristocratie, et forment avec la bourgeoisie le soutien du parti conservateur.
Mais, somme toute, on est frappé de l'abîme qui sépare le haut du bas de l'échelle sociale, pas toujours à l'avantage du premier. L'homme du peuple pourrait en vérité appartenir à une autre race moins rigide ; avec l'importante infiltration actuelle de sang irlandais, ce sera bientôt le cas. Quoi qu'il en soit, l'Anglais du peuple n'est pas un pur nordique. Le vieux sang paléolithique et néolithique prend le dessus ; il semble que ce soient les méditerranéens qui survivent le mieux dans les villes comme paraissent le prouver les cockneys de Londres et les dockers de Liverpool. Les méditerranéens et les visages minces des Celtes envahissent les classes moyennes et supé­rieures ; le nordique se maintient surtout dans le Danelaw et dans les Dominions.
Dans les parties rurales de l'Angleterre, l'homme du peuple est généralement un anglican, quoiqu'il n'examine guère sa religion et montre pour elle une indifférence païenne. Il a des principes moraux qui représentent plutôt la sagesse tradition­nelle de la race qu'une théologie. Dans les villes, l'ouvrier peut être de famille non-conformiste, mais il n'est pas un puritain et veut jouir de la vie. L'ouvrier est amical avec les étrangers - non pas simplement poli - il aime se réunir et causer avec ses amis dans les « pubs ». Il rit largement, son humour rabelaisien est sans respect. Dépensier, surtout en boissons, la promptitude et la stricte véracité ne sont pas ses vertus cardinales. Il ne chérit pas les animaux comme les gens du château.
Il aime les sports et il a un penchant sentimental pour les spectacles de tout genre, surtout les cortèges et les couronne­ments. Indépendant, il ne supporte pas d'être patronné et se figera devant les gentlemen étrangers qui entrent dans sa partie du bar. Il n'admet pas qu'on se mêle de ses affaires et ne se mêle pas de celles des autres. Ceci ne s'applique pas au petit nombre de ceux qui sont prêts à ramper pour obtenir quelque chose ou à servir comme au XVIIIe siècle d'objet à la charité du lord et de la lady.
L'homme du peuple veut être honnête en se formant une opinion, mais son point de départ moral, quoique sans teinte religieuse, et son ignorance des faits, le handicapent. En outre, il est lent à changer et souvent têtu. Il est pourtant tolérant, n envie pas ceux qui sont plus fortunés que lui, et sa conscience de classe croît lentement, par les soins zélés d'extrémistes pro­fessionnels. Autant que l'aristocratie il semble avoir hérité la tradition saxonne de conflit et de changement graduel. Là gît l'espoir de l'Angleterre.

par Mr Vandermeulen publié dans : Une vie, une œuvre, une page
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Jeudi 3 avril 2008

 

René Pétillon avait 23 ans lors des événements de mai 68 

 

Lecture malsaine et corruptrice, le journal Pilote, la redoutable revue pour la jeunesse et les esprits faibles  que l'on pensait définitivement oubliée, revient actuellement dans les kiosques sous la forme d'un étonnant collectif postmoderne : il s'agit en effet d'un numéro spécialement dédié à la commémoration - l'héritage, aimerait nous convaincre certains - du mouvement contestataire de mai 68. J'ai pu, parce que mon petit neveu David et son camarade Daniel Casanave y ont commis une histoire fortement inspirée de mon expérience de professeur durant ces années noires, me rendre compte de la teneur du délit avant même sa commercialisation le 10 avril 2008. Et heureuse surprise ! Ce Pilote spécial mai 68 n'est pas du tout mauvais ! Je dirais même qu'il s'agit d'une saine lecture, à l'image de la très juste et sensible histoire que nous livrent MM. Achdé et Raoul Cauvin, qui ont eu le courage de sensibiliser le jeune lectorat d'aujourd'hui à l'expérience terrible qui fut celle des CRS parisiens. On relèvera aussi les participations de JC Menu ou de Veys et Moski, les auteurs d'une nouvelle histoire désopilante d'Achille Talon. Achdé et JC Menu dans une même revue, il n'y avait que le thème de mai 68 pour les réunir. Tout cela est heureux, vous dis-je !
par Mr Vandermeulen publié dans : Humeurs
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  • : Homme
  • : 19/12/1925
  • : Orbais
  • : Né en 1925 à Saint-Pol-Sur-Ternoise et oncle du dessinateur de bande dessinée David Vandermeulen, Léopold F. D. Vandermeulen s’est surtout fait connaître dans les milieux pédagogiques francophones pour son célèbre programme éducatif « Savoir Pour Tous », lié principalement à La Petite Bibliothèque des Cultures Contemporaines (PBCC), collection d’ouvrages de vulgarisation à l’usage des jeunes, dont il est le fondateur et le principal Directeur depuis 1968.
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