Nous parlions l’année passée, à la même période des fêtes, des programmes de la télévision flamande. Continuons cette instructive leçon avec l’extrait d’un programme récent.
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Nous parlions l’année passée, à la même période des fêtes, des programmes de la télévision flamande. Continuons cette instructive leçon avec l’extrait d’un programme récent.
On peut être un grand écrivain et s’appeler Monsieur Thomas Mann, cela n’empêche pas de construire un chef-d’œuvre sur de malencontreux malentendus. Dans un entretien qu’il accorda au journal hongrois Pesti Naplo, le 14 septembre 1913, M. Mann expliquait à ses lecteurs les raisons profondes qui l’ont poussé à écrire La Mort à Venise : « L’idée de ce récit m’a été suggérée par un épisode de la vie de Goethe. A l’époque qui précéda la rédaction de La Mort à Venise, je m’étais replongé dans Goethe, sa biographie, sa correspondance, son Wilhelm Meister. Au cours de cette occupation fébrile, j’appris qu’à Marienbad, Goethe, alors âgé de soixante-dix ans, fit la connaissance d’une adolescente de seize ans et s’en éprit de folie ; il voulut à tout prix l’épouser. La mère de la jeune fille penchait fort en faveur de cette union avec le grand poète, mais l’enfant se sentait rebutée par ses cheveux gris, son visage éteint et flétri, il n’était pas question pour elle de devenir la compagne de ce vieillard. « J’admire Goethe, disait-elle, mais ce serait ma mort s’il me prenait dans ses bras… » Cette idylle tardive et douloureuse causa certainement à Goethe une grande souffrance, il se sentit blessé dans sa fierté, dans son amour-propre masculin. Un jour, tous deux jouaient à se poursuivre. La jeune fille gravit une butte d’un pied sûr et leste. Goethe trébucha, tomba et ne put se relever sans aide. Cet immense génie qui avait conquis un monde gisait devant les petits pieds d’une enfant, il n’était plus à ce moment qu’un vieillard désemparé à qui l’impuissance tirait des larmes. Une profonde compassion s’éveilla pour un instant dans le cœur de l’adolescente, elle pleura amèrement sur le malheur du grand homme… Cet épisode m’inspira pour mon récit. La manière d’aborder le sujet me causa bien des maux de tête… Je ne voulais pas mettre Goethe en scène, j’aimerais le réserver pour plus tard. J’ai donc placé au centre des événements un grand écrivain, un écrivain tel que j’aimerais être, tel que je pourrais l’être – que je serai, peut-être, un jour. »
Aah… Comme il est bon d’être parfois humble, même lorsque l’on se nomme Thomas Mann. Et heureusement que notre grand écrivain eut la bonne intuition de ne pas choisir Goethe comme premier protagoniste de son récit. Car notre pauvre M. Mann n’a pas retenu dans le bon ordre tous les événements de la vie du grand maître de Weimar… Il ne s’agissait nullement d’Ulrike von Levetzow de qui Goethe s’était épris à Marienbad, mais d’une « Demoiselle Lade », une gamine extrêmement douée et sympathique dont il fit la connaissance à Wiesbaden en 1814 sans qu’il ne fût jamais question de passion amoureuse…
Il est deux petits livres publiés cette année que je conseille vivement à toutes les jeunes demoiselles. Le premier est un petit bijou d’originalité, il est titré 384, son auteur se nomme Puigros-Puigener Jérôme. Ce petit livre, un livret, devrait-on dire, ne fait en réalité que 16 pages. Il est composé d’images muettes, et, curieusement, sa lecture requiert néanmoins un temps assez important. Car les pages de ce petit format (identique à celui d’une carte postale) sont chacune composées de 384 cases. La chose, en plus d’être jolie, est encore plus intéressante lorsque l’on apprend que les pages ont été publiées au format des planches originales.
Mon second conseil de lecture est complémentaire : il s’agit du livre de Carolyn Fitz intitulé « Les hommes préfèrent les myopes ». Une belle histoire de la myopie féminine illustrée par des exemples de myopes célèbres, allant de Cléopâtre à Claudia Schiffer. Cet ouvrage savant et en même temps facile d’accès, à été coécrit avec Bernard Le Grelle, qui a consacré pas moins de dix ans à ses recherches sur les femmes myopes.
Bonne Saint Nicolas, les enfants !
La nouvelle de science-fiction La Journée d’un journaliste américain en 2889 est assez peu connue. La tradition littéraire l’attribue à Jules Verne, mais elle fut en réalité écrite en 1888 par son fils Michel. Comme son titre le laisse supposer, cette nouvelle décrit, sur un ton ironique et grinçant, le devenir des dérives journalistiques. On y suit, le temps d’une journée, du matin au soir, M. Francis Bennett, un magnat de la presse abject, d’une puissance si vaste qu’elle englobe déjà le monde. Francis Bennett est un personnage de fiction, mais il repose néanmoins sur le modèle d’un réel homme de pouvoir de l’époque, James Gordon Bennett Jr, puissant et richissime patron du New York Herald, journal à très grands tirages crée par James Gordon Bennett Sr en 1835. (1) On s’amusera d’apprendre que la nouvelle fut initialement commandée à Jules Verne par ce fameux James Gordon Bennett Jr. (2) Jules Verne ne répondra jamais à l’invitation. Ce fut son fils Michel qui accomplira la tâche, mais trois ans plus tard, et pour un tout autre journal, The Forum. Que le personnage principal de La Journée d’un journaliste ait été baptisé Bennett n’est donc pas un hasard, même s’il est difficile d’avancer de façon sûre que ce choix traduisait une réelle attaque satirique ou seulement le témoignage amusé d’une amitié. Car si l’on sait mesurer à quel point la lecture de La Journée d’un journaliste peut frapper le lecteur d’aujourd’hui, il nous est bien plus difficile de savoir si l’homme du XIXe siècle, à la lecture des exubérantes prospectives avec lesquelles Michel Verne mettait en scène un monde médiatique centralisé, y voyait une chose absolument distrayante et amusante, ou, au contraire, en dégageait une vision du monde à venir décourageante et sinistre. Probablement que Michel Verne lui-même jouait-il avec ces deux visions des choses. Un certain enthousiasme scientiste transparaît dans un inventaire incessant de trouvailles technologiques, tels que vidéo-conférence, call center, utilisation d’autres supports de diffusion que le papier, etc. Ainsi qu’une énumération des plus belles dérives propres au journalisme : monopole centralisé, gestion des sujets selon la publicité, influence prédominante sur les décisions d’Etat, divulgation d’éléments propres à la vie privé d’autrui, accointances avec les différents pouvoirs, prédominance de l’anecdotique et du spectaculaire sur l’analyse et l’information, etc, etc.
Quoiqu’il en soit, l’on est
bien forcé de le constater, l’exubérante pochade de Michel Verne voyait terriblement juste. C’est la raison pour laquelle les auteurs Vandermeulen & Guerse ont cru bon et nécessaire d’adapter
ce récit en bande dessinée et de lui offrir une nouvelle lumière. Parce que cette nouvelle de plus de 120 ans nous dévoile avec une acuité saisissante ce qu’est devenu exactement le monde des
médias. Mais attention, car cette farce de Michel Verne, qui nous apparaît aujourd’hui comme une prophétie accomplie, ne devrait pas nous faire croire qu’elle s’est réalisée il
y a quelques années seulement. La projection de Michel Verne n’a certainement pas attendu si longtemps pour devenir opérante : en 1898 déjà, dix ans seulement après la publication
de La Journée d’un
journaliste, le grand magnat de la presse William Randolph Hearst (le fameux modèle qui inspira Citizen Kane à Orson Welles) était déjà rendu
responsable par certains de ses contemporains d’avoir provoqué la Guerre hispano-américaine dans l’unique but de faire connaître son média et d’augmenter les ventes de son journal. Une critique
que l’on pouvait également formuler à l’encontre de son concurrent de l’époque, Joseph Pulitzer (celui-là même qui imagina le prix qui porte son nom), patron du New York World. (3)
Comme le disait déjà en 1872 le socialiste allemand Wilhelm Liebknecht (père du célèbre spartakiste) : « A un historien impartial et impitoyable de l’avenir une année de parution de nos journaux suffira pour prononcer le verdict de condamnation sur les états de choses actuels dans l’Etat et la société ». Cette expression clairvoyante qui souligne bien l’accointance étroite qui a toujours lié le journalisme au modèle capitaliste, démontre à quel point La Journée d’un journaliste n’est pas un texte aussi prophétique que l’on voudrait le croire. Comme l’illustre parfaitement la critique de l’époque, les pratiques journalistiques, qu’elles se lisent à différents niveaux dans Balzac, au sein du Bel-Ami de Maupassant ou dans les analyses de Karl Kraus, ne se sont certainement pas déclarées, comme se plaît à le propager notre actuelle presse auto-critique, à partir de la seconde moitié du XXe siècle. C’est la leçon que nous enseigne La Journée d’un journaliste : le journalisme n’a jamais connu d’âge d’or, de temps idyllique où tout serait vertu et probité. Dès ses balbutiements, dès son avènement sous forme industrielle, le journalisme a toujours présenté les pires travers, des dérives funestes exactement identiques à celles que nous constatons aujourd’hui. Le journalisme ne fonctionne pas seulement sur le même mode que le capitalisme, il en est son extension ; le seul problème de la périodicité le prouve. Kraus se demandait déjà pourquoi la presse s’évertuait à être quotidienne. Ce simple engagement oblige de fait la presse à chercher de quoi remplir ses pages, à produire non plus pour un but, mais à produire pour produire et ne pas disparaître. Voilà pourquoi les éditions Six Pieds sous Terre publient aujourd’hui La Journée d’un journaliste américain en 2889, non parce que le constat de Michel Verne s’est aujourd’hui réalisé, mais parce qu’il s’était déjà réalisé en 1888.
(1) James Gordon Bennett Jr, tout au long de sa jeunesse, bénéficia d’une éducation au sein des écoles et des universités françaises, ce qui amena le journal, aux faîtes de sa gloire, à connaître une édition européenne établie à Paris (édition devenue aujourd’hui le International Herald Tribune, journal encore en activité).
(2) Le plus puissant média des années 1880 proposant à un écrivain de rédiger en ses colonnes une nouvelle qui décrira ses futures dérives, voilà une requête masochiste qui n’étonnera pas la presse autocritique d’aujourd’hui, toujours apte à souligner ses propres travers en guise de réflexion éthique.
(3) Personnage qui lui aussi inspira très probablement le Bennett de Michel Verne puisque c’est Pulitzer qui fit construire, pour établir le siège de son empire, le New York World Building, le plus haut bâtiment du monde de son temps.
Initialement, la musique « blues » est une forme musicale à part entière et n’est pas à proprement parlé ce que l’on pourrait appeler une sous catégorie de la rock musique, même
si, la rock musique depuis de nombreuses années maintenant, s’est appropriée tout ce que sont les spécificités du « blues ». Comme beaucoup de genres musicaux modernes, le
« blues » a vu sa naissance aux Etats-Unis d’Amérique, et spécifiquement au sein des populations afro-américaines. L’une des caractéristique majeure de la « blues rock
musique » se situe dans l’expression d’une certaine mélancolie, pour ne pas dire une tristesse.
Le terme « blues » vient de l’abréviation de l’expression anglaise « Blue devils » ( « diables bleus » en français, on ne sait pas très bien pourquoi, ni s’il faut y voir un rapport avec les « diables rouges », les vaillants footballistes belges). Toujours est-il, qu’ils soient bleus ou rouges, ces diables rappellent surtout les « idées noires ».
Tout cela est très coloré.
Le
mot biographie, s’il est bien issu du grec, n’est pas si commun que l’on pourrait le penser. Depuis Suétone et sa Vie des douze Césars, jusqu’au XVIIe siècle, moment ou apparaît
pour la première fois le mot biographie dans les dictionnaires – dans le Trévoux 1721, précisément – on a toujours préféré le mot vie pour définir le genre littéraire qui aborde
le destin d’une personnalité. La première occurrence du mot biographie remonterait toutefois au VIe siècle. Le mot y est pour la première fois employé vers 490 dans La vie d’Isidore de
Gaza, une œuvre du philosophe grec néoplatonicien Damascius, (ignorant son nom, on a pris l’habitude de le désigner par sa ville d’origine, Damas).
Et comme le remarque très justement le Professeur de langue et de littérature latines Ratti dans son cours sur les origines antiques du genre biographique dont nous nous servons pour ces leçons : « Il faut remarquer tout d’abord que le genre biographique a de très fortes connexions avec
Les deux
grands autres auteurs qui ont approché le biographique sont bien entendu les historiens Suétone et Tacite. On a tendance à entrevoir l’œuvre de Suétone – celle, fameuse entre toutes des Vies
des douze Césars – comme une œuvre plus proche du mode biographique que celle de Tacite, qui serait plutôt un genre qui, comme ses titres Annales ou Histoires le font
penser, dériverait de l’historiographie pure, ce qui en ferait une entreprise à mettre du côté des œuvres purement analytiques. Mais ce serait oublier ce qu’en disaient les intellectuels de
l’époque, et par exemple Eusébius Hieronymus – Saint Jérôme, Kévin – lorsqu’il désignait l’œuvre historique complète de Tacite non pas sous le titre imposé par la tradition humaniste
d’Histoires ou d’Annales, mais bien par le titre générique de Vitæ Caesarum !
On est en
droit de considérer le Vitæ Excellentium Imperatorum, soit en français le Traité sur les Grands généraux des Nations étrangères, de l’historien latin Cornélius Népos (env. 95
av. J.-C. ; env. 29), contemporain de Catulle et de Cicéron, comme l’un des premiers grands recueils biographiques. Composé de 23 biographies, ce livre doit en réalité être apprécié dans une
œuvre beaucoup plus vaste qui ne nous est pas parvenue et dont seul le nom nous est resté, De Viris Illustribus, (Des Hommes Illustres). Cette œuvre colossale et largement
perdue fut composée en seize catégories, qui toutes se donnaient pour sujet le biographique (tantôt un volume reprenait la vie Des orateurs latins, tantôt un autre celle Des poètes
grecs, Des poètes latins, Des philosophes grecs, Des philosophes latins, Des historiens grecs, Des historiens latins, Des grammairiens
grecs, etc, etc. On constate à quel point le cadre vaste que Cornélius Népos avait conçu pour son œuvre est inspiré par le désir commun à toute sa génération d’introduire dans l’histoire un
esprit et un savoir encyclopédiques. Mais les exégètes s’accordent à penser que l’œuvre de Cornélius Népos a quelque peu manqué son but, cela même d’un point de vue de l’érudition. En effet, même
si l’on y retrouve des emprunts à Polybe, Thucydide ou Théopompe, les sources de l’historien seraient peu sûres. (oui, Kévin, je te rassure : si c’est peu sûr, tu n’es pas obligé de
commander le livre chez ton libraire).
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